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Témoignages sur les luttes des femmes de chambres (cnt-so) à Marseille

CNT-Solidarité Ouvrière /20 décembre 2016   

Solidarité - Social


De plus en plus d’hôtels, y compris des palaces, pratiquent la sous-traitance du service de l’hébergement dont le seul but est de faire éclater la communauté de travail et de réaliser plus de profits en sous-payant les femmes de chambre, gouvernantes et équipiers (en général de -15 à -40%) qui ne bénéficient pas du statut collectif de l’hôtelier (niveau de salaire, indemnités nourriture, 13ème mois, primes, etc.).
Ainsi "utilisées", elles sont les variables d’ajustement du taux d’occupation des hôtels…


Patricia G. et Camille E. nous éclairent ici sur des luttes que le syndicat CNT-Solidarité Ouvrière mène à Marseille dans le secteur de l’hôtellerie depuis quelques années, à partir de l’exemple de l’hôtel Villa Massalia.

Patricia, peux-tu te présenter ? Pour quelles raisons t’es-tu syndiquée à la CNT-Soldarité Ouvrière ?

- Patricia : Je suis femme de chambre à l’hôtel Villa Massalia. C’est un hôtel quatre étoiles, où le nettoyage des chambres est sous-traité. Par ailleurs, je suis portugaise, d’origine capverdienne. Je suis syndiquée à la CNT-Solidarité Ouvrière depuis mai 2014.
Je me suis syndiquée car nous étions vraiment mal payées et il y avait des abus physiques et moraux. Mon contrat était de 69 heures par mois, c’est-à-dire 3 heures par jour, 5 fois par semaine. Mais parfois on travaillait 6 jours par semaine, et je travaillais en plus parfois 6, 7, 8, 9 heures par jour sans m’arrêter (pour pouvoir manger par exemple). Toutes les filles travaillaient dans ces conditions. On était obligées par pression de le faire.
De plus, il y avait des agressions physiques, des insultes, de la part d’une chef de site qui contrôlait les chambres. Cela se passait comme ça depuis mon arrivée en septembre 2013. Dès le premier jour, elle a crié sur moi, sans raisons. Donc, le travail était mentalement difficile à faire, au-delà de la fatigue physique.

Camille, tu es juriste au syndicat, peux-tu rappeler brièvement les enjeux posés par la sous-traitance dans les hôtels ?

- Camille  : Les personnes concernées n’ont pas le même employeur que celles qui travaillent directement pour l’hôtel. Cela pose problème. Par exemple, lorsque nous avons fait grève durant 13 jours en avril 2016, cela a trainé parce que, même si on restait tous les jours devant l’hôtel, la direction nous répondait qu’elle n’était pas l’employeur et qu’il fallait aller devant la société de nettoyage (au fin fond d’une zone industrielle en région parisienne). Mais finalement, la grève a porté ses fruits une fois que la direction de l’hôtel a pris les choses en main.
Par ailleurs, les avantages dont disposent les salariés travaillant directement pour l’hôtel ne sont pas les mêmes. Par exemple, la prime de panier, que nous avons obtenue suite au dernier accord, est prévue par la convention collective de l’hôtellerie et est donc de droit pour les salariés de l’hôtel. Mais comme les salariées en sous-traitance sont rattachées à la convention collective du nettoyage, elles n’y ont pas le droit automatiquement et ne l’ont obtenue que par les grèves.
Il faut donc faire pression à la fois sur l’hôtel et sur l’entreprise de nettoyage. A Marseille, comme partout ailleurs, ce système de sous-traitance est très répandu.

- Patricia : Vis-à-vis de nos luttes, les salariés travaillant directement pour l’hôtel nous ont apporté un soutien moral, mais ils n’ont pas fait plus, comme cela s’est vu ailleurs.

Comment la section syndicale s’est-elle créée dans l’hôtel où tu travailles, Patricia ?

- Patricia : Par le biais d’une distribution de tracts, nous avons pris connaissance de l’existence du syndicat. On y est donc venu une première fois afin de mieux comprendre ce qu’il pouvait faire, dans l’idée de faire respecter nos droits.
Depuis, nous avons organisé des manifestations, des grèves. A la première grève, j’avais peur de la façon dont les choses allaient se dérouler le lendemain et les jours suivants. Nous avions ramené la banderole, etc., mais je me disais « demain je me ferai tuer » (rires). J’avais peur mais on le faisait quand même ! Et quand on est retourné au travail, on a effectivement croisé des regards de tueur ! On était les « mauvaises filles » et on nous a demandé de faire un travail plus dur que celui des autres.

- Camille  : Des pressions ont commencé, et ils ont essayé de licencier Patricia et d’autres personnes.

- Patricia : On me reprochait de ne plus faire mon travail correctement et je recevais des avertissements, un maximum de pression physique et morale.

- Camille : Il y a alors eu une grève en janvier 2015 pour demander l’annulation des licenciements, l’installation d’une pointeuse, la prime d’habillage et de déshabillage. Les licenciements ont donc été annulés.

Patricia, comment s’est passé ton retour ? Tu n’as pas eu peur de continuer l’activité syndicale dans ces conditions ?

- Patricia : A mon retour, ça a été encore pire ! J’avais cinq femmes derrière moi. Toutes les gouvernantes. Avant de rentrer au travail, je me disais « Patricia, tu ne vas rien dire ». Mais en fait, c’était presque impossible. Il y avait un manque de respect total.

- Camille : Suite à une grève en juillet 2015, la chef de service a été dégagée finalement. Le paiement des heures supplémentaires a aussi été obtenu suite à l’installation de la pointeuse. Auparavant l’hôtel ne reconnaissait pas les heures sup’, il ne notait pas les heures d’entrée et de sortie, il payait à la chambre (en disant par exemple 4 chambres égale une heure, ce qui n’est jamais très cohérent avec la réalité).

- Patricia  : Avant d’aller au syndicat, je ne connaissais rien des règles de droit sur ces questions. On me donnait un planning pour la journée, et quand je voulais sortir à midi comme prévu dans mon contrat de travail, on me disait « non, vas terminer ton travail ». Je sortais à 16h, 17h, 18h, 19h parfois, un dimanche par exemple. C’était des heures non payées .

- Camille : Des prud’hommes sont en cours sur ce sujet.

- Patricia : Même aujourd’hui, il faut toujours être vigilant et vérifier que tout est bien payé. On sent par ailleurs qu’ils sont toujours à la recherche de petites choses pour dire qu’on ne fait pas bien le travail. C’est énervant, c’est un manque de respect.

Le mot de la fin ?

- Patricia  : Si tu parles à des filles d’autres hôtels, tu vas te rendre compte qu’elles connaissent le même type de problème. Cela peut même être plus difficile pour elles. Dans cet entretien, j’ai parlé de moi, mais j’entends aussi des collègues de travail d’hôtels différents pour qui c’est encore plus dur. J’ai un minimum de droits qui sont respectés. Même si ce n’est pas le top, maintenant je ne vais pas pleurnicher. Mais je sais qu’il y a des filles qui sont vraiment mal payées, mal traitées, agressées verbalement, sans même avoir de matériel correct pour travailler, et qui continuent à faire des heures sup non payées tous les jours. Je le vois aussi avec le syndicat, puisque nous avons eu depuis l’occasion de rester devant quelques hôtels afin de distribuer des tracts pour essayer de faire venir les filles qui ont des problèmes, si elles le veulent. Pour la plupart d’entre elles, c’est bien pire qu’au Massalia. Depuis un an et demi, le nombre de personnes intéressées par le syndicat grimpe beaucoup, c’est un succès. Le bouche à oreille porte ses fruits.

Propos recueillis par Fabien D de la CNT-Solidarité Ouvrière


Article paru dans le Bulletin de la CNT-Solidarité Ouvrière N°18 Nov 2016.
http://www.cnt-so.org


PS :

Plus d’infos : http://www.cnt-so.org/13/