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Nord-Est des États-Unis : syndicalisme de lutte et problèmes sociaux

Fabien D /18 mai 2016   

Réflexions - Social


De Baltimore à Boston, en passant par Philadelphie et New-York, nous avons rencontré de nombreux militant-e-s témoignant de l’existence de mouvements sociaux actifs aux États-Unis depuis le début de la décennie (comme Black Lives Matter ou Occupy Wall Street), souvent soucieux de démocratie directe, d’action à la base et méfiant à l’égard des récupérations politiciennes.

Cet article fait cette fois le point sur la situation du syndicalisme américain, son actualité et son histoire, et propose par ailleurs un aperçu des activités des syndicalistes révolutionnaires des Industrial Workers of the World (IWW). Ces entretiens permettent également de présenter des problèmes sociaux auxquels les travailleurs américains sont généralement confrontés, comme l’indigence des droits sociaux, la configuration syndicale peu favorable au syndicalisme de lutte, les inégalités, le racisme et la violence policière ou encore les dynamiques de gentrification liées aux problèmes de logement.

Vous êtes syndicalistes à New York, dans un des principaux syndicats institutionnels américains, tout en vous réclamant à titre personnel du syndicalisme révolutionnaire. Pouvez-vous nous présenter les principaux syndicats aux États-Unis ? Quelle est leur histoire et qu’en pensez-vous ?

Andrew O’Rourke : Il y a principalement deux organisations syndicales. L’AFL-CIO et Change to Win. Change to Win est la Fédération syndicale la plus récente, elle a émergé au milieu des années 2000. Mais son pouvoir et sa popularité ont décliné car beaucoup de ses syndicats sont retournés à l’AFL-CIO, qui est traditionnellement la fédération la plus conservatrice aux États-Unis. Elle a été créée dans les années 1940-50 à partir d’une fusion entre l’AFL, qui est une organisation syndicale ancienne et très conservatrice aux États-Unis – elle date de la fin du dix-neuvième siècle- et les syndicalistes plus radicaux de CIO qui sont apparus dans les années 30. Donc les deux organisations se sont associées. L’AFL était la plus dynamique des deux. Donc il y a eu au final une fédération conservatrice depuis cette époque. Il y a eu aussi l’éviction de communistes et de radicaux pendant la « peur rouge », le maccarthisme.

Brian Rosenthal : Change to Win (CTW) est une organisation tout aussi conservatrice que l’AFL-CIO au sens que les membres de ses syndicats ne sont pas plus à gauche, ni davantage portés à agir à la base ou désireux de s’engager dans une confrontation de classe par l’action directe. Cependant, elle est soucieuse d’organiser davantage les syndicats par secteur d’industrie que par métier. Par exemple, SEIU, le plus gros syndicat au sein de CTW, syndique massivement sur une base moins géographique ou liée à tel ou tel travail spécifique que ne le fait AFL, et se soucie plutôt d’inclure dans le même syndicat tous les différents types de travailleurs au sein d’un même secteur d’industrie donné. Sur la côte Est des États-Unis, SEIU a plus de 150 000 adhérents, avec plusieurs types d’emploi dans le secteur des services immobiliers, qui comprend les nettoyeurs, les bagagistes, les employés de la cafétaria, les laveurs de vitre, les agents de sécurité, les portiers ou les membres du service d’entretien de l’immeuble. Dans un immeuble donné de Manhattan, on peut donc trouver des portiers, des nettoyeurs, des employés de la cafétaria et des livreurs qui sont tous dans le même syndicat. Cela crée clairement davantage d’opportunité pour une action militante visant à bloquer de vastes secteurs de l’économie. Cependant, les syndicats dans CTW et SEIU ne soutiennent pas spécialement le contrôle à la base du syndicat et les tactiques de confrontation de classe militantes. Il y a très peu d’occasions d’engager les adhérents dans une action directe, que ce soit durant les processus de négociation ou dans le travail d’organisation. Il y a en particulier très peu d’anarchistes, de syndicalistes révolutionnaires ou de forces anti-capitalistes dans les syndicats CTW, si ce n’est des militants individuels ou des révolutionnaires travaillant seuls ou peut-être en tant que membre d’une organisation révolutionnaire. En dépit de leur absence de tactiques plus radicales familières aux syndicalistes européens ou sud-américains, les syndicats américains demeurent des lieux viables pour améliorer la situation matérielle des travailleurs, et par ailleurs, cela vaut vraiment la peine d’essayer de pousser ces syndicats dans le sens d’un syndicalisme de lutte de classe, comme beaucoup de révolutionnaires américains essaient de le faire.

Récemment, des campagnes menées dans les fast-food ont visé à augmenter le salaire minimum et ont eu un impact immédiat sur la rhétorique des candidats à la primaire du Parti Démocrate. SEIU, le plus gros syndicat du pays au sein de CTW, syndique les travailleurs dans les fast food et réclame un salaire minimum de 15 dollars de l’heure en organisant des grèves et des rassemblements. Ironie cruelle, cependant, la direction du syndicat supporte Hillary Clinton à la présidentielle en dépit du fait qu’elle est opposée à cette mesure. Il y a clairement beaucoup à faire dans le syndicat pour faciliter un contrôle de la base et des adhérents.

Andrew O’Rourke : Il faut aussi prendre en compte le facteur géographique. Par exemple, dans le Sud, où j’ai été impliqué en tant que radical dans le mouvement syndical avant de venir à New York, l’atmosphère est très différente. Les syndicats étaient très fermés à cause d’un haut niveau de corporatisme et de la présence d’un grand nombre de réactionnaires, racistes et proches de l’extrême-droite. Toute question progressiste, liée au monde du travail ou à l’environnement, était impossible à poser. Mais ils avaient tout de même besoin des radicaux pour syndiquer les gens même s’il n’y a pas beaucoup d’emplois syndiqués. Dans le nord, les syndicats ont suffisamment de pouvoir, de densité pour être autonomes, donc on peut voir une fracture plus grande entre les intérêts du syndicat et les intérêts des radicaux.

Le cadre légal aux États-Unis rend très difficile l’existence de petits syndicats ou de syndicats indépendants. C’est très rare. Mais nous avons certainement besoin de construire un syndicalisme plus axé sur le mouvement social même si le modèle du « syndicalisme d’affaires », le « business union » est le modèle le plus influent aux Etats-Unis.

Brian Rosenthal : Les syndicats ont une mauvaise image pour deux types de raison aux États-Unis. Il y a le point de vue de droite, qui considère que les syndicats ne recherchent que de l’argent. Mais parmi les ouvriers, il y a la même idée, « les syndicats ce sont juste les dirigeants, pas nous ». « Le syndicat ne fait rien pour nous, le syndicat prend juste mon argent... » Donc nous avons à dire que nous devrions être le syndicat, à la place des dirigeants. C’est le problème que nous rencontrons. L’autre image est le point de vue de droite qui défend la domination capitaliste et bourgeoise et est contre toute forme de résistance. La stratégie majoritaire, au sein de la gauche anticapitaliste, consiste à essayer de pousser les syndicats plus à gauche en prenant les positions de direction, ce qui clairement ne mène pas très loin. Il faut principalement se concentrer sur l’éducation politique et la mobilisation de la base. Mais il y a aussi les IWW, qui font un travail important. En terme de capacité, ils sont très petits au niveau national, mais ils réalisent des campagnes importantes.

Vous êtes membres des IWW à Baltimore, pouvez-vous présenter le syndicat de manière générale et ses activités dans votre ville ?

Isaac Dalto : Les IWW sont un syndicat révolutionnaire. Nous sommes anticapitalistes et pour un syndicalisme d’industrie, c’est-à-dire que notre but est de réunir tous les salariés dans une seule organisation de masse et de combat qui pourrait permettre de prendre en main les moyens de production, d’abolir le salariat et de vivre en harmonie avec la planète. Le syndicat a été créé en 1905, mais a quasiment disparu au milieu du vingtième siècle. Le mouvement altermondialiste, comme Seattle en 1999 et les manifestations qui ont suivi ont augmenté l’intérêt pour notre syndicat, généré un flux de nouveaux membres, et ressuscité les IWW en tant que force présente sur le lieu de travail. Donc nous existons dans notre forme actuelle depuis environ 17 ans.

Nous essayons de construire des syndicats forts, pratiquant l’action directe et capables d’interrompre la production. Un de nos slogans est que nous organisons le travailleur, pas le métier. Cela veut dire que si tu rejoins les IWW, tu peux demeurer adhérent à vie, quelle que soit la branche dans laquelle tu es. C’est important quand tu as des travailleurs précaires, des travailleurs migrants, etc. C’est un syndicalisme de classe. 

Jacob  : Je travaille dans la restauration à Baltimore, dans un fast-food. Les IWW nous ont donné des formations, et nous aident beaucoup au travail. Nous voulons une meilleur paie, nous voulons être traités avec plus de respect et de dignité, donc juste des choses basiques qui peuvent être facilement traitées et améliorées avec le syndicat. La difficulté qu’il y a à syndiquer les travailleurs dans les fast-food réside, je crois, dans les horaires, qui empêchent les gens d’être ensemble, et dans le turn-over, puisque des gens partent constamment. Il y a donc toujours des nouvelles têtes qu’il faut intéresser au syndicat.

Isaac Dalto : A Baltimore, dans la restauration, nous avons eu beaucoup de membres en 2014 qui travaillaient au restaurant Jimmy John’s. J’étais l’un d’entre eux. Les conditions de travail y étaient horribles. On avait le salaire minimum. Nous n’étions pas autorisés à être malades sans organiser notre propre remplacement. Nous avions des horaires aléatoires et étions parfois renvoyés à la maison après 2 ou 3 heures de travail. Les livreurs à vélo devaient payer leurs propres réparations, et étaient supposées travailler dans des conditions hasardeuses, comme pendant des tempêtes de neige. Un jour, ils m’ont demandé de travailler alors que j’avais une conjonctivite.

Après que nous ayons annoncé l’existence du syndicat, l’entreprise a licencié des gens, réduit les heures de nos adhérents, menacé et intimidé des travailleurs dans des entretiens privés, et agrafé de la propagande anti-syndicale au chèque de salaire de chacun. Nous avons répondu en organisant trois grèves d’une journée des livreurs, en attaquant Jimmy John’s via une procédure légale et en installant des piquets de grève au plus gros restaurant de la franchise à chaque fois que quelqu’un était licencié.

Nous avons aussi mené des actions « gobelets à pourboires » les jours où il y avait le plus de monde. Un des problèmes que nous soulevions tout le temps était que, selon la politique de l’entreprise, ceux qui faisaient les sandwiches n’étaient pas autorisés à avoir un pot à pourboire. Donc les jours les plus fréquentés de l’année, quand de grandes foules se dirigeaient vers le restaurant en raison du Palais des Congrès qui se trouve à proximité, il y avait des membres des IWW qui se tenaient à l’extérieur et distribuaient des gobelets en plastique où était inscrit « POURBOIRES ». Chaque gobelet contenait un tract à propos de la façon dont les travailleurs de Jimmy John’s sont payés (à l’époque, c’était 7,25 dollars de l’heure). Les clients laissaient des pourboires sur le comptoir, et les managers couraient comme des fous pour essayer d’enlever les gobelets et de voler l’argent, juste pour appliquer la politique du « pas de pourboires ». La queue pour les sandwichs s’est alors transformé en un « c’est gratuit pour tous » chaotique tandis que les travailleurs se démenaient pour s’emparer des pourboires avant que les managers les saisissent. Finalement, les managers ont juste abandonné. Notre but était de conduire Jimmy John’s à une situation sans issue : soit ils nous autorisaient à enfreindre les règles et à collecter les pourboires, soit ils les appliquaient et volaient au vu de tous l’argent de travailleurs à bas salaires, énervaient les gens et provoquaient du ressentiment. Et ils ont fait les deux.

Malheureusement, au printemps 2015, notre section syndicale s’est effondrée, à cause d’une combinaison de licenciements et de réduction d’heures, ou simplement du turnover. Nous avons toujours des adhérents qui travaillent à Jimmy John’s, et nous sommes en train de reconstruire ces sections, et aussi de syndiquer dans d’autres fast food. Cette campagne à Jimmy John’s nous a donné beaucoup de publicité, et nous a apporté beaucoup de nouveaux militants syndicaux jeunes, de socialistes et d’anarchistes dans notre syndicat. A Baltimore, nous organisons principalement des travailleurs jeunes et précaires. Nous avons une poignée de gens qui ont 40 ou 50 ans, mais la plupart de nos adhérents ont la vingtaine ou la trentaine, et sont précaires d’une manière ou d’une autre. En plus du secteur de la restauration, nous syndiquons aussi des enseignants du second degré.

Il y a aussi Red Emma’s, qui est une librairie radicale et un café. C’est un lieu IWW, géré collectivement et appartenant aux 20 personnes qui y travaillent, organisé démocratiquement. C’est un super exemple d’autogestion. Nous avons aussi un magasin de vélos IWW, une coopérative qui s’appelle Baltimore Bicycle Works (BBW). Le gros du financement de nos campagnes vient des cotisations que Red Emma’s et BBW paient et nous sommes très reconnaissants. Quand j’étais plus jeune, Red Emma’s a aussi été responsable de ma première éducation politique, grâce à sa librairie et aux discussions politiques que j’y ai eu avec des militants.

Pasha, tu es secrétaire de la branche générale des IWW de New York. Peux-tu nous expliquer le cadre légal pour les syndicats aux Etats-Unis ? Comment les IWW s’adaptent-ils à ce système ? Est-il un obstacle ? Parvenez-vous à l’utiliser ?

Pasha : Le droit du travail et la façon dont les syndicats sont forcés d’opérer rendent parfois compliquée l’action syndicale. Il ne peut y avoir qu’un seul syndicat sur le lieu de travail. Les plus gros syndicats sont des « business unions », des intermédiaires entre les travailleurs et le patron, ils négocient tout à huis clos et les travailleurs n’ont rien à dire, etc. Les gros syndicats font habituellement des donations pour les campagnes présidentielles, la plupart du temps pour le parti démocrate. Il y a beaucoup de ces syndicats qui sont sincères dans leur croyance qu’ils font ce qui est bien mais parfois ils veulent juste cyniquement davantage d’adhérents pour avoir plus de cotisations et donc de pouvoir financier. C’est le critère du succès, mais certains travailleurs ne sont même pas au courant qu’ils sont rattachés au syndicat. Le syndicat a été élu il y a quelques années et ils ont signé le contrat mais...

Les IWW ne signent pas de contrats. Dans le système américain, il y a presque des contrats d’affaire, indiquant ce que les syndicats obtiennent et ce qu’ils sont supposés faire en échange, ou ne pas faire, etc. La plupart du temps, le patron ajoute une clause interdisant la grève. A court terme, ils vont obtenir des avantages mais sur le long terme ils détruisent totalement le pouvoir des syndicats.
Nous essayons d’exister sur le lieu de travail et c’est difficile d’autant plus que les gens considèrent les syndicats comme une forme de bureaucratie. Nous devons expliquer aux travailleurs qu’ils négocieront avec le patron sans intermédiaires, avec des actions directes et si besoin des grèves... On commence par délivrer des revendications, organiser des manifestations... mais la plupart des syndicats n’atteignent même pas cette étape.

Au niveau national, les syndicats sont habituellement à gauche mais ils ne veulent pas être associés avec la gauche radicale. Ils sont prudents, peu disposés à expérimenter sur le plan de la lutte de classe. Mais il peut y avoir des dissidents locaux. Certains syndicats locaux font un travail qui agace l’organisation nationale. Par exemple, les syndicats de camionneurs sont très sclérosés au niveau national, mais ils font des choses super à New York. Certains de nos adhérents sont double encartés, ce qui veut dire qu’ils sont aux IWW et dans un autre syndicat en même temps. Cela dépend de la situation sur le lieu de travail.

Quelles sont les activités des IWW à New York ?

Pasha : Je crois qu’il y a à New York la densité syndicale la plus élevée des États-Unis. Il y a beaucoup d’activités syndicales, en particulier dans le secteur d’industrie du service. Le vol de salaires est un problème routinier. Une de nos campagnes principales concerne la préparation des aliments et la distribution. Cela implique habituellement des immigrés récents d’Amérique latine. Ils obtiennent un travail et sont exploités, on les menace, tu sais, parce qu’ils sont parfois sans-papiers, ou quelque chose comme ça... Tous ne le sont pas mais les mauvais traitements arrivent quoiqu’il arrive. Donc vol de salaire, patrons brutaux... La campagne Starbucks, il y a quelques années, a été une campagne nationale des IWW mais elle a commencé à New York. La production agroalimentaire et la distribution ont été pris pour cible il y a au moins 8 ans. Cela a été un objectif prioritaire car c’est une situation vraiment difficile. Maintenant nous sommes présents dans deux usines. Ils produisent du pain, et il y a une forte présence IWW. Les travailleurs ont gagné des augmentations de salaire et un meilleur traitement du patron dans une de ces boulangeries. Dans l’autre, ils ont déjà gagné un meilleur traitement et des réunions mensuelles avec le patron. Ils peuvent négocier sans syndicat patronal, il n’y a pas de contrat.

Au-delà de ce secteur, nos autres campagnes à New York concernent un combat défensif pour obtenir de l’argent qui est dû à certains de nos adhérents après une victoire au tribunal et un travail en faveur de la syndicalisation des travailleurs en prison.

Plus généralement, peux-tu présenter les principaux problèmes sociaux que l’on rencontre dans cette ville ?

Pasha : Il y a beaucoup de problèmes qui concernent le logement, le loyer est de plus en plus cher. Beaucoup de gens sont poussés en dehors de Manhattan par exemple. Il y a un mouvement qui se bat pour les droits au logement, les droits des locataires, c’est assez intéressant. Il y a toujours d’énormes vagues de nouveaux camarades qui arrivent dans la ville, tu sais c’est une très grande ville, avec des étudiants, etc. Cela mène aussi à la gentrification parce qu’ils ne connaissent personne ici et ils peuvent être exploités, en payant des loyers plus élevés. Donc ils disent que c’est cher ici mais en même temps ils contribuent à chasser des habitants qui vivaient ici depuis des générations, tu sais... Donc, la gentrification, fondamentalement, est un de nos principaux problèmes sociaux. Il y a encore des quartiers ouvriers et pauvres, mais cela est en train de changer. Il y en a même à Manhattan, dans le Nord de Manhattan, il y a là toute une histoire en terme d’activisme, de grève du loyer, etc.

La brutalité policière est aussi un problème. La police de New York est notoirement raciste, corrompue et violente. Il y a récemment eu un mouvement de protestation. Un Afro-Américain s’est fait étouffé par la police à Staten Island et cela a été filmé. Après ça, Il y a eu des manifestations toutes les semaines pendant plusieurs mois, des blocages de ponts ou des choses comme ça.

Le mouvement Black Lives Matter fait partie des plus intéressant ces derniers temps. De plus petites choses sont aussi arrivées dans le sillage d’Occupy, des projets, des groupes qui faisaient du bon travail.

Jason, peux-tu décrire la situation sociale à Boston pour les gens qui ne la connaitraient pas bien, ainsi que les activités militantes là-bas ?

Jason Freedman : Boston est une ville majoritairement blanche, extrêmement dominée par les institutions éducatives et de santé ; nous avons beaucoup d’hôpitaux ici. Il y a Harvard, le MIT, mais aussi des écoles très ouvrières comme Wentworth ou UMass Boston. Je pense que les problèmes sociaux concernent ici principalement le racisme, la police et la gentrification. Il y a un faible taux de criminalité. Les « business unions » sont assez forts à Boston. C’est une ville considérée comme très libérale [au sens américain du terme]. On tend à y voter "Démocrate" aux élections et les « business unions » tendent à soutenir le Parti Démocrate.

Il y a eu une résurgence du militantisme syndical à la base, auquel les IWW participent ainsi que de petits éléments des AFL-CIO, de Unite-Here. Quand Occupy est arrivé, des syndicats l’ont soutenu, comme ceux des enseignants et des infirmières.

Les IWW sont impliqués au niveau régional dans plusieurs campagnes, dans l’agroalimentaire, l’éducation, en particulier à l’université d’Harvard.

Pouvez-vous préciser la nature de vos activités syndicales à l’université d’Harvard ?

Geoffrey C. : Harvard est un des plus gros employeurs du Massachusetts, donc il y a des milliers et des milliers de gens qui travaillent ici. La discrimination est un gros problème à Harvard. Depuis que je suis représentant syndical, j’ai vu plein d’exemples de discrimination raciale, de genre, sur la base d’un handicap ou d’une origine nationale... Dans d’autres endroits où j’ai travaillé, les gens se souciaient vraiment de ces problèmes, mais ici à Harvard il semble que la direction n’en ait vraiment rien à faire.

Donc, nous sommes impliqués dans un travail anti-discrimination. Nous avons en particulier mené des actions sur le campus pour nous plaindre du racisme et d’autres formes de discrimination. Par exemple, nous tenons des piquets pour attirer l’attention sur les problèmes rencontrés par les travailleurs de la restauration et aussi de la sécurité, car certains d’entre eux ont en fait rejoint les IWW. Par exemple, ils vont essayer de se débarrasser de quelqu’un qui revient d’un congé maladie, en lui parlant tout le temps de son mauvais travail...et ils veulent licencier une autre personne dont le patron a dit que son anglais n’était pas assez bon alors qu’elle fait ce travail depuis 9 ou 10 ans...

Je pense que l’image du syndicat est celle d’un syndicat de combat, organisé démocratiquement. Plus généralement, le syndicat apparait de plus en plus comme un syndicat de lutte de classe dans le pays et cela explique aussi pourquoi des gens nous rejoignent. Les gens que nous touchons sont des tas et des tas d’employés de bureau, du personnel d’entretien, de la restauration et des étudiants.

Geneviève L. : Nous tenons régulièrement des piquets à Harvard. Les journaux de l’école en parlent quand nous faisons cela. Nous collaborons aussi avec les étudiants, ils peuvent évidemment faire des choses que nous ne pouvons pas. Ils ont occupé ici des bâtiments de multiple fois. Il y a aussi divers sit-ins... Parfois, nous organisons des réunions publiques. A propos de la discrimination, de problèmes de contrat...

Geoffrey C. : Récemment, il y a eu énormément de licenciements. Dans tous les syndicats, il y a eu des vagues de licenciement en 2004, 2009. Nous avons perdu une partie de nos adhérents à cause de cela, ou de mises à la retraite précoces, etc. La direction du principal syndicat n’a rien fait à ce sujet, des centaines d’emploi ont disparu et ils n’ont rien fait... Alors, on a fait notre propre campagne et créé nos propres actions, avec des étudiants comme Geneviève l’a mentionné.

Geneviève L. : Parfois, il n’y a qu’une poignée de travailleurs à nos piquets, et parfois beaucoup de camarades des IWW et de la gauche locale viennent et il y a des dizaines et des dizaines de personnes... Il y a eu une campane récemment sur le salaire de subsistance et il y avait plusieurs centaines de personnes tous les jours ou semaines.

Harvard a fait des choses terribles concernant la lutte de classe dans l’histoire. Par exemple, la grève « Bread and Roses », menée principalement par des femmes en 1912 (avec les IWW) dans des villes du nord de Boston et du Massachusetts. C’étaient des jeunes femmes dans le textile, des immigrées du monde entier. Elles étaient en grève et l’Université d’Harvard a donné des crédits de cours aux étudiants et les a exhorté à défendre leur classe en allant servir de briseur de grève. Et, bien sûr, les étudiants, à cette époque, étaient tous des hommes et les grévistes des femmes. Et ils étaient envoyés par l’Université pour briser la grève. Mais la grève a finalement été une des plus importantes et réussies de l’histoire.

Harvard a fait beaucoup d’autres choses horribles. Il y a un film à propos de la manière dont Harvard et ses départements, sur le plan institutionnel, sont liés à l’impérialisme. Certains d’entre eux ont été fondés dans les années 60 et sont à peine séparés de la CIA. Donc il y a des programmes d’étude sur des zones internationales qui ont toujours opéré comme des conférences informelles au service de l’oppression militaire...

John et Nathaniel, en tant que membres des IWW à Philadelphie, pouvez-vous décrire les principaux problèmes sociaux et mouvements militants de cette ville ?

Nathaniel Miller  : Philadelphie est une ville très historique, elle a été la capitale du pays, et demeure une des plus grandes villes des États-Unis (la cinquième). Pendant longtemps, ça a été une ville très industrielle, il y avait beaucoup d’usines ici, une vaste industrie de transport maritime. C’est toujours une importante ville portuaire mais c’était beaucoup plus significatif.

Il y a beaucoup de gens de différents groupes ethniques qui viennent ici. Et il y a toujours eu une importante population noire. En Pennsylvanie, les Quakers (chrétiens) ont été très impliqués dans le mouvement pour l’abolition de l’esclavage. Alors, après la fin de l’esclavage beaucoup de gens sont venus pour trouver du travail et échapper au Ku Klux Klan et à la violence raciale qu’ils devaient affronter dans le Sud. Maintenant, c’est majoritairement une ville noire, très ouvrière, une des plus pauvres des États-Unis. Les industries, les usines, ont quitté la ville. Il y a une histoire ouvrière mais aussi une longue histoire de « tensions raciales » dans la ville, qui met différents secteurs de la classe ouvrière les uns contre les autres, particulièrement les irlandais et les italiens contre les noirs au dix-neuvième siècle et maintenant, avec la nouvelle vague d’immigration, contre les mexicains.

La police de Philadelphie est notoirement raciste. Un bon exemple est donné avec l’organisation MOVE dans les années 70 et 80, une sorte de groupe religieux visant la justice sociale et principalement noir. La police a presque assiégé leur local et l’a finalement pris d’assaut en 1978. En 1985, ils ont eu un autre endroit à l’ouest de Philadelphie et la police a brulé le bâtiment avec une bombe, qui a atteint tout le pâté de maison et tué des gens (5 adultes, 6 enfants). Personne n’a été tenu responsable de cela. Ce n’est qu’un exemple. Philadelphie est aussi la ville dont vient Mumia Abu Jamal. C’est un prisonnier, un journaliste radical condamné pour avoir tué un policier, en dépit d’énormes preuves de son innocence (il y a une rue à Saint-Denis qui porte son nom).

Il y a une forte densité syndicale relativement au reste des États-Unis, même si beaucoup de syndicats ici sont corrompus et pas vraiment intéressés par le but d’organiser les travailleurs. Il y a maintenant des mouvements dans la ville comme Black Lives Matter, qui s’est développé après les manifestations de Ferguson. Ce n’est pas nouveau mais le sujet génère davantage d’attention de la part du public aujourd’hui. Les policiers peuvent vraiment tuer sans que cela n’entraine de conséquence sérieuse et le grand public s’intéresse désormais à ces questions grâce à ces mobilisations. Le travail d’organisation se déroule dans les quartiers, dans les églises. Historiquement, au sein de la communauté noire, les églises ont toujours été des institutions extrêmement puissantes, génératrices de lien social, et progressistes (ex. : Rev. Martin Luther King Jr.). De manière générale, ce mouvement suscite beaucoup de militantisme et des manifestations avec des milliers et des milliers de personnes.

John Kalwaic : Aujourd’hui à Philadelphie, les gens travaillent dans des fast food, dans le commerce... Un des plus gros employeurs est l’Université de Pennsylvanie. Philadelphie est en partie une ville universitaire. Il y a beaucoup de différence entre les gens des classes moyennes, venant des banlieues et qui déménagent ici, et les afro-américains ou d’autres qui vivent ici depuis plus longtemps.
Il y a aussi les agents de sécurité, employés par l’université ou d’autres endroits qui utilisent beaucoup d’agents de sécurité.

Nathaniel Miller : Il y a beaucoup de chômage, un très haut niveau de pauvreté dans la ville en raison des emplois de l’industrie qui ont disparu de la ville depuis 25-30 ans. Beaucoup d’emplois sont dans le secteur du service et en raison de la nature précaire des emplois, Philadelphie est extrêmement pauvre comparé au reste de l’État de Pennsylvanie. Le reste de l’État a aussi plus de ressources publiques.

Il y a deux générations, les gens avec de l’argent, plutôt blancs, ont quitté la ville pour les banlieues. Alors ils ont enlevé leurs impôts de la ville, qui par exemple étaient utilisés pour les écoles. Donc, Philadelphie a fermé beaucoup d’écoles. La ville est notoirement corrompue, il y a moins d’argent et l’argent est mal dépensé. Maintenant, la ville essaie de faire revenir les gens riches de la banlieue pour rapporter plus d’impôts à la ville. Donc depuis 20 ans, des gens plus riches reviennent dans la ville mais le résultat est que ceux qui vivaient dans les quartiers, majoritairement ouvriers, noirs, sont poussés en dehors de l’endroit où ils vivaient depuis plusieurs générations, se trouvant remplacés par des gens blancs plus aisés, parce que la valeur de la propriété a augmenté. Donc il y a aussi plus de présence policière, pour protéger les riches et le capital dans la ville. Les jeunes noirs sont particulièrement visés, il y a des lois de couvre-feu dans mon quartier par exemple.

John Kalwaic : Concernant l’histoire, il y a eu un mouvement anarchiste dans le passé avec des immigrés italiens et juifs. Il y a aussi une longue histoire du mouvement Black Power dans les années 60 et 70.

Les IWW ont été un des premiers syndicats interraciaux à Philadelphie. Dans les années 1910 et 1920, ils organisaient des immigrés, des Afro-Américains, des gens de couleur, etc. Ils étaient dans le transport, en particulier sur les quais. Un de leurs leaders était Ben Fletcher, il était Afro-Americain. Et à cette époques, le Ku Klux Klan était partout, c’était une époque très raciste. Et les IWW ont réussi à organiser tous ces travailleurs ensemble, du moins pendant un certain temps. Le syndicat contrôlait les docks.

Nathaniel Miller : Les IWW étaient un syndicat anticapitaliste et multiracial, un des premiers aux États-Unis. C’est très significatif dans le contexte américain.

Penses-tu, plus généralement, que la situation sociale empire aujourd’hui aux États-Unis ? Quelle est la principale différence entre l’Europe et les États-Unis concernant ces problèmes ?

Nathaniel Miller : Je dirais que la situation sociale à Philadelphie, et pratiquement partout en Amérique, est de pire en pire. Les différences entre riches et pauvres, la disparité des richesses, augmentent de plus en plus. Les riches, fondamentalement, sont en train de se construire des communautés encloses gardées par des gardiens de sécurité et la police. Ils sont en train de laisser les pauvres se débrouiller par eux-même, quoique la présence policière accrue soit mal ressentie dans les communautés pauvres, en particulier dans les communautés noires ou à la peau brune (beaucoup d’ouvriers blancs tendent à mieux supporter la police par contraste).
Une chose que les européens ne comprennent pas ou ne savent pas à propos de l’Amérique, et qu’ils prennent pour acquis en Europe, est qu’il n’y a pas de filet de sécurité sociale ici. Il n’y a pas à proprement parler de couverture maladie, je veux dire la loi Obamacare est de la foutaise. Je suppose que c’est légèrement mieux qu’avant, puisqu’on part de rien, mais ce n’est pas beaucoup plus, c’est rempli de trous, les gens n’y ont pas accès... Par ailleurs, l’accès aux logements sociaux, à l’aide alimentaire, toutes ces choses n’existent pas vraiment pour la plupart des gens aux États-Unis, sauf pour ceux qui sont tout en bas, et même pour eux il y a des nombreuses failles conçues pour les exclure— par exemple avoir une condamnation pénale enlève à une personne l’accès à beaucoup des maigres services sociaux disponibles. Donc un américain pauvre est fondamentalement à un seul pas du désastre, si un accident arrive, s’il doit aller aux urgences, si un membre de la famille tombe malade, s’il perd un travail parce qu’il est arrivé en retard d’un quart d’heure, il n’y a aucune protection. Un loyer de manqué, ils se retrouvent à la rue. Donc cela crée un sentiment de précarité qui, je pense, n’existe pas autant en Europe. Il y a ce filet de sécurité, tu n’as pas forcément cette peur intense de te retrouver à la rue parce que tu ne peux pas payer une facture médicale, par exemple, ou parce que tu n’as pas pu payer ton loyer.

Cela crée donc un sentiment de désespoir. Et cela rend aussi, les gens, je crois, moins susceptibles, d’une certaine façon, de s’engager dans l’action syndicale parce qu’ils ont cette peur réelle de perdre leur emploi s’ils se syndiquent. En Amérique, cela entraine quelque chose de très différent. Parce que quand tu perds ton emploi, c’est tout, il n’y a rien d’autre, tu peux te retrouver dans la rue ou en prison. C’est peut-être le cas pour les immigrés en Europe, c’est une situation différente, mais les Européens ont habituellement accès à de plus nombreux avantages sociaux. C’est quelque chose qui n’existe pas vraiment aux États-Unis, pour la plupart, en tout cas.

Propos recueillis par Fabien Delmotte