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Pissaro, Musée Malraux, Le Havre.

Correspondant /22 mai 2013   

Culture


Le musée Malraux accueille une exposition consacrée à Camille Pissaro du 27 avril au 29 septembre 2013. Cent dix ans nous séparent du décès de cet éminent "anartiste". Ce sera l’occasion pour de nombreux visiteurs de découvrir la vision de ce peintre anarchiste quant aux activités humaines industrielles et portuaires…

Auteur : Groupe libertaire Jules Durand


Camille Pissarro (1830-1903)

A la fin du XIXe siècle, les idées anarchistes eurent une influence notable non seulement dans le monde ouvrier mais aussi dans les milieux littéraires et artistiques [1]. Nombreux furent les écrivains et les peintres qui s’enthousiasmèrent pour l’idée de révolution sociale. Pour certains ce ne fut qu’une mode, ils abandonnèrent leur idéal quand vinrent succès et fortune. Mais d’autres restèrent fidèles toute leur vie à l’anarchisme. Parmi ceux-ci, on trouve Camille Pissarro dont on célèbre cette année le cent dixième anniversaire de la mort.Il est né à Saint-Thomas, une île des Antilles qui était alors une possession danoise. Son père était un commerçant juif d’origine portugaise. Il pensait que son fils lui succéderait dans les affaires mais Camille profite de la visite à Saint-Thomas du peintre danois Fritz Melbye pour le suivre au Venezuela. Il s’y initie à la peinture des paysages, de la flore et de la faune.En 1855, à Paris, il suit sans y trouver beaucoup d’intérêt les cours des Beaux-arts. Il est l’élève de Corot et est influencé par le réalisme de Courbet. En 1857, à l’Académie Suisse, il rencontre les futurs impressionnistes Monet, Renoir et Cézanne qui deviennent ses amis.

En 1870, la guerre l’oblige à fuir en Angleterre. Il laisse derrière lui 1500 toiles qui seront détruites par la soldatesque. Les tableaux de Constable et Turner l’influencent. De retour en France, il peint à Louveciennes (près de Saint-Germain-en-Laye) et à Pontoise, souvent avec Cézanne. Sa peinture est de plus en plus aérée, proche de celle de Monet. Ses tableaux présentent la vie et les travaux des villageois.

De nos jours, les foules se précipitent en masse à chaque nouvelle exposition impressionniste. Mais à l’époque l’intolérance envers la nouveauté était incroyable. En 1874, Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Cézanne et Degas organisent une exposition. Toute la presse les ridiculise. Le Figaro écrivait notamment : "On vient d’ouvrir une exposition qu’on dit être de peinture, 5 ou 6 aliénés, dont une femme, s’y sont donné rendez-vous. Ces soi-disant artistes prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout". Par dérision, ils sont qualifiés d’impressionnistes. Trois ans plus tard, ils revendiqueront fièrement cette appellation.

Malgré l’intérêt de quelques marchands d’art et de collectionneurs, il est difficile de vendre des toiles. Pissarro doit fournir un travail énorme pour faire vivre sa famille (il a eu sept enfants). Souvent, il ne peut acheter son matériel de peinture. Sa situation matérielle ne s’améliore qu’à partir de 1879. En 1884, alors qu’il s’est installé à Eragny-sur-Epte (Oise), une exposition de ses oeuvres remporte un grand succès aux Etats-Unis.

A cette époque, Pissarro est déjà sensible aux idées anarchistes. S’il préférait la République à une éventuelle restauration monarchique, ses lettres nous montrent qu’il ne se faisait aucune illusion sur les hommes politiques. Il est dégoûté par la société bourgeoise qui l’a rejeté en tant qu’artiste d’avant-garde. Il refuse l’autorité et exalte l’individu. L’anarchisme lui permet d’exprimer sa propre conception de la beauté. La lecture des ouvrages de Kropotkine, Proudhon et Grave l’a convaincu de la nécessité de la révolution sociale.

Au niveau technique, il se rapproche pendant une courte période de Seurat et Signac (lui aussi anarchiste) et adopte le principe de la division systématique (pointillisme ou néo-impressionnisme). Malgré de nombreuses critiques, à partir de 1890, ses expositions remportent un grand succès et la cote de ses tableaux s’élève.

On ne trouvera pas de déclarations anarchistes dans la peinture de Pissarro ; il n’aimait pas les scènes de genre. Son oeuvre se compose surtout de paysages, de quelques portraits et natures mortes. Sa touche est serrée, la lumière est dense et écarlate. Après 1890, il a aussi réalisé des vues plongeantes de sites urbains (Paris et Rouen). Le mode de vie paysan lui semble proche de son idéal anarchiste. Les villages et les champs sont une représentation de l’Utopie. C’est un monde qu’il faut protéger pour la société future avant qu’il ne soit détruit par l’industrialisation.

Pissarro est plus un anarchiste d’idée que d’action. Il a quand même participé en 1899 au Club de l’art social aux côtés de Rodin, Grave, Pouget et Louise Michel. Il est un partisan de l’art pour l’art : "Tous les arts sont anarchistes ! Quand c’est beau et bien !". Il n’est pas favorable à l’art à tendance sociale. Contrairement à ce qu’a écrit Kropotkine dans La conquête du pain, il ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être paysan pour rendre dans un tableau la poésie des champs. Il veut faire partager à ses semblables les émotions les plus vives. Une belle oeuvre d’art est un défi au goût bourgeois. Pissarro est un optimiste qui voit un avenir anarchiste proche où les gens, débarrassés des idées religieuses et capitalistes, pourront apprécier son art.

En 1890, il réalise pour deux de ses nièces un album de 28 dessins sommaires exécutés à la plume qui contrastent avec sa peinture mais nous montrent clairement quelles étaient ses opinions. Intitulé Les turpitudes sociales, cet album représente d’une manière violente l’argent, la bourse, le capital, la religion, le patronat, l’esclavage salarié, la misère, la faim et le suicide. On y note l’influence de Daumier et de Zola. L’espoir est représenté par une scène de barricade et un dessin où un vieux philosophe regarde se lever le soleil surmonté des lettres du mot anarchie. Cet album est une condamnation sans appel d’une société qui rejette les pauvres et les artistes.

Pissarro n’est pas un homme violent mais il comprend les raisons des attentats anarchistes. Après l’assassinat du président Carnot par Caserio, comme Octave Mirbeau ou Bernard Lazare, il reste quelques mois en Belgique pour échapper à la répression. Il va y rencontrer Élisée Reclus et Emile Verhaeren. Son soutien moral et financier envers les victimes est important. Il aide les enfants d’anarchistes emprisonnés, Émile Pouget et les compagnons italiens en exil. Il éponge régulièrement les dettes des journaux de Jean Grave, La Révolte et Les Temps nouveaux.

Son ami Jean Grave avait fondé Les Temps nouveaux en 1895. Ce journal paraîtra jusqu’en 1914. De nombreux artistes favorables aux idées anarchistes vont y collaborer : Luce, Cross, Signac, Van Rysselberghe, Aristide Delannoy, Vallotton, Steinlen. Pissarro n’y donnera que trois lithographies mais son soutien financier est très régulier. Il pousse ses fils Lucien, Georges et Rodo, tous artistes, a y envoyer leurs propres dessins. Il donne aussi des œuvres pour les tombolas qui sont organisées pour renflouer les caisses du journal.

Pendant l’affaire Dreyfus, il se bat contre l’injustice et l’antisémitisme aux côtés d’Octave Mirbeau et de Maximilien Luce mais il se brouille avec Degas et Renoir qui ont choisi le camp adverse.

L’oeuvre de Pissarro est reconnue universellement. Ses tableaux valent aujourd’hui des fortunes. Les nombreux livres qui lui ont été consacrés ne parlent pas toujours de ses idées anarchistes…

Felip Equy


[1Lire : Avant-gardes artisitques et politiques autour de la Première Guerre mondiale. -Éditions Le Bord de L’eau. http://www.editionsbdl.com/Revue_DISSIDENCES/DISSIDENCES_N%B03.html