/ Réflexions / Analyses : La démocratie radicale de Laclau et Mouffe

La démocratie radicale de Laclau et Mouffe

Pierre Bance /26 juin 2012   

Réflexions


Un leurre pour que la supercherie socialiste n’en soit que plus belle.


Texte de Pierre Bance, syndicaliste, journaliste indépendant.
Trop long pour une lecture à l’écran (12 pages), il est proposé au téléchargement. Il est libre de droits avec mention de l’auteur : Pierre Bance, et de la source : "autrefutur.net"


L’histoire de la gauche n’étant qu’une perpétuelle trahison qui croira que François Hollande ait l’intention de renoncer au social-libéralisme ?
Pourtant, les augures annoncent un retour de la démocratie participative. Et pourquoi pas de la démocratie délibérative. Mieux encore, une avancée de la démocratie radicale. Cette dernière trouve sa source dans les travaux de deux théoriciens politiques, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. À l’examen, elle ne serait qu’une démocratie délibérative exacerbée dont la crise de nerf se résout dans une social-démocratie digérant les replis identitaires avec le même appétit que le capitalisme les récupère. Ce pourrait-être là son intérêt pour les nouveaux maîtres du pouvoir, socialistes en mal de socialisme. S’il leur restait quelques ambitions idéologiques, ils l’utiliseraient comme un opportun leurre de radicalité pour éviter de justifier leurs renoncements qui transforment « ce qui est un état conjoncturel des choses en une nécessité historique ».
Fichtre que la supercherie serait belle !

En ces temps de socialisme retrouvé, le mot démocratie revient. Lui et ses adjectifs car non qualifié, il n’a pas vraiment de sens. Lors de la précédente élection présidentielle, Ségolène Royal avait halluciné l’électeur à coups de démocratie participative pour mieux faire système avec la démocratie représentative, mieux étouffer toute prétention de « contre-démocratie » de gauche [1]. François Hollande s’est bien gardé d’aller sur ce terrain. Il s’est contenté de balbutier sur « une refondation de la démocratie sociale », son premier ministre, Jean-Marc Ayrault, parlant d’une « social-démocratisation » de la société [2].
De telles formules n’annoncent-elles que l’ouverture au dialogue avec les partenaires sociaux ou préparent-elles un changement politique plus profond de la démocratie ? S’arrêtera-t-on à reconnaître au gouvernement, fragile préalable, l’intention de faire prévaloir l’égalité et la solidarité sur l’agrégat d’intérêts égoïstes signifiée par une formule comme : « faire que la démocratie redevienne plus forte que les marchés, que la politique reprenne le contrôle de la finance et maîtrise la mondialisation » [3]. Faut-il voir là une résurgence du concept de démocratie radicale ? Idée avancée comme alternative « civilisée » au communisme entendu comme bolchévisme étatique et au libéralisme entendu comme capitalisme sauvage. Idée suffisamment floue et inachevée pour n’avoir rien à faire avec la société sans État, ni même avec une social-démocratie libertaire [4].

Sommaire :

  • Penser une alternative crédible
  • Une radicalité contrôlée
  • Une chaîne d’équivalence
  • Démocratie agonistique

Télécharger le texte :

PDF - 458.3 ko
Pierre Bance - Démocratie radicale, Laclau et Mouffe




PS :

Texte libre de droits avec mention de l’auteur : Pierre Bance, et de la source : Autrefutur.net, réseau pour un Syndicalisme de base, de lutte, autogestionnaire, anarcho-syndicaliste & syndicaliste
révolutionnaire (www.autrefutur.net).


[1La démocratie délibérative (ou participative, qui pourrait en être une version atténuée) développe l’idée qu’au travers de la discussion rationnelle, d’échanges argumentés, on peut parvenir non pas à un consensus qui s’imposerait comme dans une théorie libertaire du droit, mais à une information de l’auteur de la norme législative ou réglementaire sur les désirs du peuple. Plus la délibération est poussée plus les citoyens estiment avoir pesé ensemble sur la règle qui leur est appliquée. Le champ de la démocratie délibérative n’est pas limité ; il peut aller du conseil de quartier au Conseil économique, social et environnemental. Son pouvoir, par contre, reste le plus souvent consultatif même s’il arrive – rarement – qu’il aille jusqu’à un niveau décisionnel comme ce fut le cas du budget participatif de Porto Alegre aujourd’hui anesthésié.
Sur les limites de la démocratie délibérative : Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La Politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006, 346 pages, notamment la conclusion, pages 295 et suivantes.
Pour une critique libertaire de la démocratie participative : Jean-Pierre Garnier, « La démocratie participative entre détournement et inachèvement », Le Monde libertaire, hors-série n° 39, 15 juillet au 8 septembre 2010, page 31.
L’humaniste Rosanvallon et le libertaire Garnier arrivent à une pareille conclusion : démocratie participative ou démocratie délibérative organisent la coopération avec le pouvoir, renforcent les dispositifs institutionnels en prétendant assurer une meilleure collaboration, une naturelle adhésion des sujets à… leur domination.

[2Quand, dans un débat du journal Le Monde, Edgar Morin propose une conception rénovée de la gauche par un retour à ses trois sources historiques (libertaire, socialiste et communiste) auxquelles il ajoute l’écologie, François Hollande lui répond par un exemple d’école de la langue de bois : « Ces trois sources ont en effet connu des remous, parfois des assèchements, mais elles restent vives. La famille socialiste a plus de responsabilités encore qu’au XIXe siècle, parce qu’elle s’est confrontée à l’exercice du pouvoir. Elle s’est renforcée par la volonté d’accomplir sa promesse au sommet de l’État, mais aussi au sein des collectivités locales. La gauche doit se donner pour ligne d’horizon l’accomplissement du dessein républicain, mais elle doit aussi réussir une reconquête : faire que la démocratie redevienne plus forte que les marchés, que la politique reprenne le contrôle de la finance et maîtrise la mondialisation. La gauche doit ouvrir la voie, imaginer des politiques nouvelles. Le progrès est possible, l’avenir peut encore être une source d’accomplissement pour les générations à venir. L’humanité reste en marche. Nous devons être dans l’évocation de notre histoire et dans l’invention de notre futur. C’est dans cette perspective historique que j’inscris mon projet présidentiel : je veux être un continuateur et un rénovateur » (Du progrès au pacte social, les pistes pour sortir de la crise de civilisation, Le Monde, 4 mai 2012)

[3Voir citation note (2).
Agrégat d’intérêts égoïstes : dans la société capitaliste se confrontent et se retrouvent des intérêts collectifs et individuels pour former des alliances objectives d’égoïsmes dans un système cohérent.

[4Pierre Bance, « Des paradoxes d’une social-démocratie libertaire », Autre futur, 1er décembre 2011 (http://www.autrefutur.net/Des-paradoxes-d-une-social).