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John Holloway, comme une ombre d’anarchie

Pierre Bance /29 mai 2012   

Réflexions


On le présente comme l’un des penseurs de l’altermondialisme radical. Son livre, "Changer le monde sans prendre le pouvoir", l’a fait connaître dans le monde entier. Mais que sait-on des idées de John Holloway qui explique, aujourd’hui, que la crise n’est pas une crise du système financier mais qu’elle est provoquée par toutes ces « fissures que nous créons dans la domination capitaliste » ?
Cette étude permet d’y voir plus clair dans ce qui pourrait bien être, en partie, une réinvention, voire une usurpation des idées anarchistes.



Texte de Pierre Bance, syndicaliste, journaliste indépendant.
Trop long pour une lecture à l’écran (18 pages), il est proposé au téléchargement. Il est libre de droits avec mention de l’auteur : Pierre Bance, et de la source : "autrefutur.net"


Récemment, Le Monde libertaire a publié une intervention publique d’un certain John Holloway. Des lecteurs se sont probablement demandé qui était cet Holloway expliquant que la crise n’est pas une crise du système financier mais une crise de la domination « parce que les dominés ne sont pas assez dociles, parce qu’ils ne se prosternent pas suffisamment ». La crise, dit-il, est provoquée par l’insoumission à la logique du capital, par tous ces « chemins hasardeux de l’invention de mondes différents, ici et maintenant, à travers les fissures que nous créons dans la domination capitaliste » [1]. Ce discours aux résonnances libertaires est pourtant celui d’un théoricien marxiste, un marxiste critique de l‘open maxism [2]

Depuis la parution, en 2002, de Cambiar el mundo sin tomar el poder, en espagnol puis en anglais [3], ouvrage qui a fait l’objet de traductions en quatorze autres langues et de plus d’une centaine d’études universitaires [4], Holloway jouit d’une notoriété certaine dans les milieux altermondialistes d’Europe du Nord, d’Amérique du Nord et du Sud. Il faudra attendre 2007 pour que paraisse une édition française sans que, pour autant, la pensée de cet auteur ne rayonne au-delà des cercles radicaux de l’altermondialisme et de l’autonomie [5]. Ce qui, ici comme en Italie ou en Espagne, peut s’expliquer pour deux raisons : une présence marxiste orthodoxe encore forte qui fait contrefeux ; surtout, une tradition anarchiste et une culture syndicaliste anciennes qui, porteuses d’une meilleure connaissance des idées anti-autoritaires, hypothèquent, en partie, la prétendue nouveauté des idées d’Holloway [6]. Observations qui rendent sa lecture d’autant plus nécessaire pour situer Holloway dans le débat radical et comprendre un mouvement altermondialiste déboussolé dans lequel les courants qui se reconnaissent dans son discours sont marginalisés [7]. Utile aussi pour corriger nos propres difficultés de convergence militantes et idéologiques pour réorganiser un mouvement anticapitaliste divisé, exsangue, et qui, hélas, fait souvent naufrage dans l’électoralisme.

Les pieds scellés dans le béton de la doctrine léniniste, le trotskiste Daniel Bensaïd a dénoncé « l’illusion sociale » répandue par John Holloway, son « anti-étatisme libertaire », sa « rhétorique qui désarme (théoriquement et pratiquement) les opprimés, sans briser le moins du monde le cercle de fer du fétichisme et de la domination », sa pensée révolutionnaire qui s’apparente « à une conversion religieuse » [8]. Ce règlement de compte entre marxistes mérite d’être nuancé d’autant que c’est la critique anarchiste qui se révèle la plus pertinente pour dévoiler un point de vue qui, par certains aspects, pourrait n’être qu’une contrefaçon.

Dans la doctrine d’Holloway, trois stades se distinguent bien que liés tout au long de l’exposé.

– D’abord, l’examen du monde qui nous entoure. Un monde où le travail dont l’unique fin est de produire de la valeur, étouffe le travail utile. Et la conclusion qu’il faut en tirer : la promotion du travail émancipé, sous ces multiples formes, nous débarrassera de la domination de l’argent à condition de prendre conscience du danger du rétablissement de l’ordre capitalo-étatique avec un projet de prise du pouvoir. Seul appréciera paisiblement cette analyse celui qui ignore tout de l’anarchisme et s’en remet à un marxisme abstrait, unique lieu de production de l’intelligence radicale.

– Ensuite, la recherche des moyens pour changer ce monde. Holloway développe alors sa théorie des fissures, toutes ces résistances créatives au travail aliéné : de l’acte individuel inconscient d’incivisme à la révolte des indiens du Chiapas, toutes ces initiatives insoumises qui, par les fissures qu’elles créent dans le mur glacé du capitalisme, sapent le moral et l’autorité des dominants, des privilégiés, et contribuent à changer le monde sans prendre le pouvoir.

– Enfin, la quête de nouveaux modes d’organisation. Là, Holloway reste vague mais reconnaît l’urgente nécessité d’une convergence basée sur la confiance et l’efficacité pour mener les luttes qui prépareront la révolution.
On l’a compris, quand on voyage avec John Holloway dans le monde des idées radicales, on ne se sent pas en sécurité, le communisme où il souhaite nous conduire emprunte des routes incertaines.

(… trop long, la suite du texte est à télécharger ci-dessous.)

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Autre futur - Holloway
John Holloway, comme une ombre d’anarchie. Texte complet de Pierre Bance


[1John Holloway, « Nous sommes la crise du capital ! », intervention au Left Forum à New-York, le 18 mars 2012, Le Monde libertaire, n° 1672, 10-16 mai 2012, pages 16 et 17.
Une première publication de ce texte a été faite sur le site de l’Organisation communiste libertaire qui en a assuré la traduction (http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1168).

[2John Holloway est né en 1947 à Dublin en Irlande. Docteur en sciences politiques de l’Université d’Édinbourg, professeur à l’Institut des sciences sociales et humanités de l’Université autonome de Puebla au Mexique, il a publié de nombreux livres dont le plus important est Changer le monde sans prendre le pouvoir.
Ce proche des zapatistes, écrit à propos du marxisme : « Le marxisme au lieu d’être une théorie de la lutte est devenu une théorie de la domination. Non qu’il oublie la lutte mais il ne la voit qu’au travers des catégories centrales du marxisme » (in Agrietar el capitalismo, page 187, voir note 36).

[3John Holloway, Cambiar el mundo sin tomar el poder. El significado de la révolución hoy, coédition Universidad autónoma de Puebla (Mexico) et Ediciones Herramienta (Buenos Aires), 320 pages, 2002. Une quatrième édition en espagnol a été publiée en juin 2010.
John Holloway, Change the Word Without Taking Power. The Meaning of Révolution Today, London, Pluto Press, 277 pages, 1ère édition 2002, 2e édition 2005 avec un épilogue ajouté à la 1ère édition. Une troisième édition en anglais a été publiée en 2010.

[4On peut lire un grand nombre de ces articles en anglais et en espagnol ainsi que les réponses d’Holloway sur le site de son éditeur argentin Herramienta (www.herramienta.com.ar/debate-sobre-cambiar-el-mundo/presentacion-e-indice-de-articulos).

[5John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, traduit de l’édition espagnole (Mexique) par Sylvie Bosserelle, coédition Syllepse (Paris) et Lux (Montréal), 2007, 320 pages

[6La compréhension de Changer le monde sans prendre le pouvoir est facilitée par la lecture d’un article synthétique de l’auteur : « Douze thèses pour l’anti-pouvoir », traduit de l’espagnol (Argentine) par Robert March, Contretemps, n° 6, « Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes », février 2003, article page 38 ; également sur le site Europe solidaire sans frontière (www.europe-solidaire.org/spip.php?article4498).
Á cet égard, on regrettera que l’édition française ne reprenne pas l’épilogue de la deuxième édition anglaise dans lequel Holloway répond aux critiques faites à la première édition. On peut en lire les quatre premiers points (sur neuf) en français présentés par Ret Marut et traduit par Pascale Baldo Mossetto dans la revue Variations, « Mouvement social et politiques de la transgression », printemps 2006, page 11. Voir également le site d’Herramienta, précité note (4).

[7Ce dont convient John Holloway, en 2010, dans la préface de la 4e édition de Cambiar el mundo sin tomar el poder, précité note (3). Il regrette que le mouvement altermondialiste ait perdu de la force parce que « le développement des options étatiques au Venezuela et en Bolivie a capté l’attention de nombreux anticapitalistes ces dernières années » (www.herramienta.com.ar/cambiar-el-mundo-sin-tomar-el-poder-4-edicion/cambiar-el-mundo-sin-tomar-el-poder-4-edicion).

[8Daniel Bensaïd, « Et si on arrêtait tout ? “L’illusion socialeˮ de John Holloway et Richard Day », La Revue internationale des livres et des idées, janvier-février 2008, page 27 ; article repris page 281 du recueil de texte Penser à gauche. Figures de la pensée critique aujourd’hui, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, 506 pages. Lire aussi de Daniel Bensaïd :
– « La révolution sans prendre le pourvoir ? Á propos d’un récent livre de John Holloway », Contretemps, n° 6, « Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes », février 2003, page 45.
– « John Holloway : révolution sans la révolution », page 117 de La Planète altermondialiste, coordon-né par Chiara Bonfiglioli et Sébastien Budgen, Textuel, « La Discorde », Paris, 2006, 254 pages.
– Éloge de la politique profane (Paris, Albin Michel, « Bibliothèque Idées », 2008, 362 pages) où l’auteur cherche la voie étroite « entre l’“illusion politiqueˮ qui fait de la démocratie de marché l’horizon indépassable d’une histoire à bout de souffle, et l’‟illusion socialeˮ qui prétend préserver les mouvements d’émancipation des impuretés du pouvoir [Holloway, les anarchistes, les communistes libertaires…] » (page 9 et les développements sur le livre d’Holloway, pages 219 et suivantes).
Daniel Bensaïd est le seul intellectuel français à avoir, avec constance, porté le fer contre John Holloway. Quant aux « vedettes » – Badiou, Negri, Rancière, Žižek… – ils ne s’y sont pas intéressés. À propos de la philosophie politique de Daniel Bensaïd, décédé début 2010, voir sur le site Autre futur : Pierre Bance, « Lecture syndicaliste révolutionnaire de Daniel Bensaïd », 2 septembre 2011 (http://www.autrefutur.net/Lecture-syndicaliste).