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En 1870, Gustave Courbet refuse la Légion d’honneur et rencontre Adolphe Thiers

22 mars 2014 par Correspondant


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De Gustave Courbet, on connait les tableaux ("Un enterrement à Ornans" ou "L’Origine du monde"), son engagement politique et sa participation active à la Commune de Paris.

Cependant, dans les dernières semaines du Second Empire, par un décret du 18 juin 1870, rendu sur la proposition de Maurice Richard, alors ministre des lettres, sciences et beaux-arts, Gustave Courbet est nommé chevalier de la Légion d’honneur.
L’artiste pour qui "l’honneur n’est ni dans un titre, ni dans un ruban " mais "dans les actes, et dans le mobile des actes ", s’empresse de la refuser. Quelques jours après, il conversait avec Thiers lors d’une entrevue.


Voici la lettre adressée par Gustave Courbet au ministre Maurice Richard :

Paris, le 23 juin 1870.
Monsieur le Ministre,
C’est chez mon ami Jules Dupré, à l’Isle-Adam, que j’ai appris l’insertion au Journal officiel d’un décret qui me nomme chevalier de la Légion d’honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires auraient dû m’épargner, a été rendu sans mon consentement, et c’est vous, Monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre l’initiative.

Ne craignez pas que je méconnaisse les sentiments qui vous ont guidé. Arrivant au ministère des beaux-arts après une administration funeste qui semblait s’être donné à tâche de tuer l’art dans notre pays, et qui y serait parvenue, par corruption ou par violence, s’il ne s’était trouvé çà et là quelques hommes de cœur pour lui faire échec, vous avez tenu à signaler votre avènement par une mesure qui fit contraste avec la manière de votre prédécesseur [le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l’empereur et des beaux-arts]. Ces procédés vous honorent, mais permettez-moi de vous dire qu’ils ne sauraient rien changer ni à mon attitude, ni à mes déterminations. Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une distinction qui relève essentiellement de l’ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d’honneur, que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent. En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l’eusse acceptée. Bien moins le ferai-je aujourd’hui que les trahisons se multiplient de toutes parts, et que la conscience humaine s’attriste de tant de palinodies intéressées. L’honneur n’est ni dans un titre, ni dans un ruban : il est dans les actes, et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constitue la majeure part. Je m’honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie : si je les désertais, je quitterais l’honneur pour en prendre le signe.

Mon sentiment d’artiste ne s’oppose pas moins à ce que j’accepte une récompense qui m’est octroyée par la main de l’État. L’État est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le droit public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l’artiste, qu’elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l’art, qu’elle enferme dans des convenances officielles et qu’elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui est de s’abstenir. Le jour où il nous aura laissés libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs.

Souffrez donc, Monsieur le Ministre, que je décline l’honneur que vous avez cru me faire. J’ai cinquante ans, et j’ai toujours vécu libre. Laissez-moi terminer mon existence, libre ; quand je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : Celui-là n’a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n’est le régime de la liberté !...
Veuillez agréer, etc.

Gustave Courbet.


En dépit de cette phraséologie, le nom de Courbet fut maintenu sur les registres de la Légion d’honneur. Il n’en fut rayé que l’année suivante, à la suite d’un décret dont voici le dispositif : "Gustave Courbet, artiste peintre, est rayé des matricules de la Légion d’honneur à partir de la date de la condamnation ci-après mentionnée :

« Condamné le 2 septembre 1871 à six mois de prison et à 500 francs d’amende pour avoir provoqué, comme membre de la Commune, par abus d’autorité et de pouvoir, à la destruction de la colonne de la place Vendôme. Fait à Versailles, le 19 février 1872. Signé : A. THIERS. »

Les Archives historiques nous donnent la curieuse relation d’une entrevue que le peintre Courbet eut avec Thiers [1] quelques jours après avoir écrit sa lettre pour refuser la croix de la Légion d’honneur. Ce récit est pris dans des fragments de mémoires laissés par Courbet sur les événements de 1870-71.

La conversation roula d’abord sur les sentiments républicains de Courbet, que Thiers ne partageait pas, et sur la question du paupérisme. Extraits de ces échanges


" Changeant de conversation, il (Thiers) me dit : "C’est comme la question de l’éducation du peuple : trouvez-vous cela bien nécessaire ? Quand ils sauront lire et écrire, ils seront bien plus avancés ! Ils deviendront absurdes, et voilà tout."
Je lui objectai qu’il était ingrat, qu’il semblait renier son origine, et que, pour être juste, il fallait reconnaître que les trois quarts des hommes qui se distinguaient dans le monde étaient des hommes partis de très bas.
Puis il continua en me demandant combien je comptais de républicains à cette heure d’après les nouvelles élections. Je lui répondis : "Deux millions cinq cent mille. – Eh bien ! moi, dit-il, j’en compte quinze cent mille, et encore vous avez mes électeurs. – J’admets, Monsieur Thiers, et j’en trouve encore trop. Croyez-vous qu’il y ait plus de cinq cent mille hommes en France qui raisonnent leur opinion ? Non, n’est-ce pas ? Par conséquent nous sommes suffisamment nombreux. Devinez combien nous étions de républicains en 48 ? Eh bien ! nous étions six mille : la preuve, c’est que la province a marché sur Paris. Vous voyez, Monsieur Thiers, qu’ils ont fait des petits. Ce sont les journées de juin et le despotisme de l’empire qui les ont fait pousser ; ils renaissent de leurs cendres comme les mouches. – Bonne chance pour la république, me dit-il, puisque vous y croyez ; quant à moi, je crois que je ne serai jamais républicain. – Vous ferez bien, lui dis-je, car, comme dit Brillât-Savarin, on naît rôtisseur et on devient cuisinier. En république, c’est de même. »

Je ne croyais pas dire si juste. Quelques instants après il me dit : "Je ne puis pas comprendre qu’un artiste puisse être républicain. Ce n’est pas votre monde. ".
Ce à quoi je répondis que je n’appartenais à aucune classe dans la société, que je n’appartenais qu’à l’idée, et que, lorsque j’avais raison en me manifestant, j’avais toutes les classes pour moi ; mais qu’indépendamment de cela, malgré la persécution de l’empire à mon égard, j’avais fort bien vécu tout ce temps, tout en lui tenant tête ouvertement, sans dévier d’une ligne de mes principes, avec mes six mille républicains. Nous causâmes encore longtemps, sans nous entendre, sur la république. "

(D’après "Gazette anecdotique littéraire, artistique et bibliographique", paru en 1891)


Notes

[1] En février 1871, après la chute du Second Empire lors de la guerre contre la Prusse, il devient le premier président de la Troisième République. En mai de la même année, son gouvernement ordonne l’écrasement de la Commune de Paris.







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