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"Ce qui compte, ce n’est pas seulement l’écoute du disque, c’est ce que vous allez faire après l’avoir entendu"
 
 (Boots Riley)

AutreFutur /11 mai 2012   

Culture - Musiques


Conversation avec Jean Rochard, producteur de musiques, libertaire, animateur du label nato [1].


Après la Convention Nationale des Républicains (RNC), en 2008, à St Paul (Minnesota) , il y a eu au Black Dog un débat sur "politique et musique" [2]. Dean Magraw [3], guitariste à l’aise dans des champs très divers : jazz, folk et d’autres trucs a livré cette réflexion qui rejoignait la mienne, lui de États Unis et moi d’ici : à un moment, on pouvait aller dans une manif, le lendemain on allait dans un concert, ou vice et versa et on y retrouvait des gens en commun. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On a l’impression qu’on vit dans des mondes séparés. Je n’aime pas cette idée la.
À une époque, au festival de Châteauvallon par exemple, les gens parlaient de LIP. Aujourd’hui, on figure trop et on est pas assez. Règne une certaine forme d’absence, de consommation tranquille (y compris de formes plus politiques). C’est tout ca qu’il faut bousculer, relier la musique à la vie "tout court" parce que c’est ce que c’est. Dans les musiques traditionnelles, les gens font une fête, il y a une musique pour la fête, ils font l’amour, il y a une musique pour l’amour, ils font la guerre (pas la meilleure idée), il y a une musique pour ça etc. C’est au cœur de la société. Pour nous, c’est partout, sauf au centre et on ne sait plus trop à quoi ca correspond. Ce qui m’intéresse, c’est le sens. Les disques avec Tony Hymas [4] et Barney Bush (un poète amérindien) [5] sont révélateurs de ce désir. Barney Bush dit que ses textes sont ceux du messager et que la musique est le canoë qui l’emmène.

C’est comme quand tu lis un journal. Tu as les pages économiques, vie de société et à la fin, tu as les pages culture (de moins en moins) et tout ca séparé. Tu pourrais très bien avoir un truc sur la vie d’un quartier, la musique des gens de ce quartier. Il y a une passivité du public qui me frappe. Il vient trop consommer : "je suis intelligent, j’ai écouté du classique ou du jazz, je fais le plein de mon truc, c’est bon. Je rentre chez moi, ma vie n’a pas changé".
Dans Zugzwang, le premier disque d’Ursus Minor [6] le rappeur Boots Riley [7], dit : "L’écoute du disque ne changera pas votre vie, mais c’est ce que vous allez faire après l’avoir entendu le peut". Je me relie assez à ca. Bien entendu, on est dans une sorte d’abstraction, on n’appuie pas sur telle note qui va produire telle chose, mais c’est une abstraction transformable qui peut porter un certain nombre d’idées et de faits assez concrets aussi.

(Entretien avec Jean Rochard, paru dans AutreFutur - le Mag N°5, de mars 2012)

Lire aussi : Boots Riley raconte Occupy Oakland



[1Le 3 septembre 1980, dans la petite Chapelle de Chantenay-Villedieu secrètement nichée au cœur de la Sarthe, s’installent des micros devant les contrebasses de Beb Guérin et François Méchali : c’est alors que commence l’aventure des disques nato. www.natomusic.fr

[2Lire : L’ÉLÉPHANT CONTRE LES CHIENS NOIRS 
nato-glob.blogspot.com/2008/09/llphant-contre-les-chiens-noirs.html

[3Un musicien qui a enregistré avec le cartoonist créateur de The Far Side, Gary Larson, c’est forcément quelqu’un !

[4Décrit un jour comme « aussi difficile à attraper qu’un oiseau sur une branche », le compositeur et pianiste Tony Hymas, « ce Brahms moderne », comme le surnomme volontiers le clarinettiste Alan Hacker, fait voler en éclats tout danger d’ancrage un tant soit peu académique.

[5Barney Bush, indien Shawnee. Poête particulièrement lucide sur le sort de ceux qu’il nomme "Les prisonniers du rêve américain"

[6Association détonante de musiciens de tous âge et de tous horizons géographiques et stylistiques, espace d’accueil, plaque-tournante des humeurs, des engagements et des doutes de notre époque, courroie de transmission entre les différents genres de notre modernité, Ursus Minor continue de plus bel son chemin entre la terre et les étoiles.

[7Boots Riley est né Raymond Riley en 1972. Son surnom lui a été attribué à l’école à cause de ses choix de chaussures peu conformes aux modes en vigueur. Dès son jeune âge, 15 ans, ce jeune californien d’Oakland rejoint le Progressive Labor Party puis l’International committee against racism. Ses prises de paroles fréquentes lors de meetings et de manifestations contribuent ainsi que son goût musical (James Brown, Parliement, Public Enemy) à son intérêt croissant pour le hip hop et ses possibilités d’adresses.