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Les femmes dans le nettoyage et l’hôtellerie - restauration : entretiens syndicalistes

Fabien D /9 décembre 2012   

Réflexions


Ces entretiens ont pour objectif d’éclairer la situation et les luttes des travailleuses du nettoyage et de l’hôtellerie-restauration. Nous avons rencontré, pour ce faire, des membres des syndicats du nettoyage et de la restauration de la CNT-Solidarité Ouvrière (http://www.cnt-so.org/), en région parisienne. Plus généralement, AutreFutur souhaite inciter à mener une réflexion, informer des réalités sociales, sur les rapports entre luttes des femmes et syndicalisme, dans une perspective émancipatrice de transformation de la société. Cet article ne prétend bien sûr pas épuiser un tel sujet, sur lequel il s’agit de susciter des contributions.

Un premier entretien donne la parole à Peneda Lurdes, accompagnée de Depina Maria et Gumercinda Proenca, agents d’entretien qui ont connu de nombreuses luttes dans une société de nettoyage à l’aéroport Charles-de-Gaulles. Elisabeth Zoro Lou Boué, serveuse petit-déjeuner dans un hôtel, syndiquée plus récemment dans la restauration, nous expose ensuite sa situation. Ces témoignages sont complétés par celui d’Etienne Deschamps, juriste du syndicat du nettoyage, qui donne un aperçu général des cas de figure et problèmes rencontrés, à ce sujet, dans le cadre de son activité.

Travailleuses en lutte dans le nettoyage

Autre Futur : Pouvez-vous commencer par vous présenter ?

Peneda Lurdes : Je suis agent d’entretien, déléguée syndicale chez le groupe 3S au sein de la société ASP. ASP se situe à l’aéroport Charles de Gaulles, sur le terminal C-D de l’aérogare 2. Je suis là-bas depuis 20 ans mais pas avec la même société. On a eu 2 sociétés. D’abord, Penauille qui a été reprise par Derichebourg et aujourd’hui le groupe 3S depuis 5 ans. On a donc fait une quinzaine d’années avec Penauille et Derichebourg.

Au niveau du syndicat, nous, la CNT, nous nous sommes imposés depuis 2007. Auparavant, j’ai fait partie de FO en tant que déléguée du personnel pendant 7 ans.

Gumercinda Proenca : Je travaille depuis un peu moins longtemps. Je suis là depuis 1998.

Depina Maria : Et moi 1991, vingt ans aussi.

AF : Concernant votre lieu de travail, diriez-vous que le personnel est plutôt féminin, masculin, 50/50 ? Qu’en est-il dans votre section syndicale ?

PL : C’est 50/50. Peut-être un peu plus d’hommes, mais pas beaucoup. Dans le syndicat, on est aussi moitié-moitié. Au niveau de la hierarchie, c’est aussi mélangé.

AF : Que pouvez-vous dire de vos contrats de travail ? Dans le nettoyage, il y a souvent beaucoup de précarité, de même que dans le travail des femmes. Quelle est votre situation ?

PL : On est toutes en CDI. Pareil pour les collègues. Aujourd’hui à ASP, il n’y a pas de CDD. Il n’y a que des CDI et quelques temps partiels. C’est lié aux luttes syndicales. Si on avait pas fait les luttes, on serait pas là aujourd’hui !

AF : Peux-tu nous en dire plus sur ces luttes ?

PL : Depuis 91, on a débuté avec un seul syndicat à l’époque qui était la CGT. Ensuite, le syndicat FO s’est développé. Ensuite, le syndicat CFDT, le syndicat UNSA, le syndicat CNT. Sur une masse salariale d’à peu près 100 salariés, 5 syndicats. Au début, avec la CGT, on a quand même lutté, fait des grèves : ça nous a permis d’avoir notre treizième mois, notre prime de vacances, les paniers. C’était surtout entre 91 et 95 qu’on a eu ces acquis. C’est quand même plus difficile aujourd’hui. ASP a adopté la politique de la division pour mieux régner. C’est comme ça que la hiérarchie procède et ils y arrivent. Les gens, inconsciemment, sont aussi un peu manipulés par les intérêts personnels. Au niveau syndical, c’est donc difficile. On voit même se développer des logiques sur des bases d’affinités et de communautés d’origine ou de religion. C’est assez nouveau et on essaye à la CNT d’être mélangés (même s’il se trouve qu’aujourd’hui nous sommes trois d’origine portugaise !). On a un Comité d’Entreprise, des délégués du personnel, on fait des NAO(négociation annuelle obligatoire) une fois par an. On essaye de continuer à avancer avec les acquis qu’on a et de les faire évoluer.

Avec la CNT, on a eu les 10¨%, on est donc représentatifs... On a eu 14 voix. Sur les 14, 4 personnes ont voté par conviction, les autres font partie du syndicat. Aujourd’hui, les cotisations syndicales, ce n’est pas toujours facile... Pour certains, financièrement, la vie est compliquée maintenant. Pour d’autres, c’est le travail de la hiérarchie qui divise. Avec la CNT, on lutte beaucoup contre la discrimination syndicale. La grande hiérarchie va prendre le syndicat majoritaire et essayer de lui apporter plus que ce qu’elle peut nous apporter à nous, pour diviser. Sur le terrain, du chef d’équipe jusqu’au responsable d’exploitation, la hiérarchie prend parti et certains salariés sont lésés. Nous, à la CNT, on estime qu’on est là pour faire notre travail, certes. Mais on est pas là-bas pour être vendus ou corrompus. On a nos droits. Notre devoir, c’est de faire notre travail, on le fait. Après, on est pas là pour passer la pommade pour avoir des privilèges.

En 2008, on a fait grève avec la CNT à propos d’une désignation d’une contre-maître. On la connaissait, elle était chef d’équipe. Elle avait des privilèges à l’époque, étant aussi l’amie d’un des grands responsables. On savait que c’était quelqu’un de très caractériel et que cela pouvait nous mener à ce qu’elle nous trouve, peut-être, des fautes qui n’avaient pas lieu d’être. On s’est sentis en danger. Derichebourg est arrivé en fin de marché. Il y avait appel d’offre. Ils l’ont fait passer, juste avant, de chef d’équipe coefficient ce1 à ce3 pour pouvoir la désigner ensuite contre-maitre. On a essayé de bloquer ça, on a pas trouvé ça logique. La grève a duré 11 jours. La CNT était très implantée dans les équipes d’après-midi. Les équipes de nuit et du matin, ils ont travaillé, même s’ils venaient nous aider, solidairement. Ce n’était pas leur chef d’équipe ni leur contre-maître. Elle était affectée à l’équipe d’après-midi. De 14h à 22h, pendant nos heures de travail, on était là, on défilait, on disait nos slogans, on s’est fait entendre, quoi... On était 23, c’est-à-dire le total des deux équipes après-midi. Du coup, elle est restée au statut de chef d’équipe, pas contre-maître. On a pu freiner ça mais on a pas pu aller plus loin non plus.

En novembre 2008, le groupe 3S nous a repris. De là, il a fallu qu’on remmène un combat qui a été très très long. En tout cas, avec moi. Le fait d’avoir été déléguée syndicale de la CNT et avec les adhérents d’avoir déclenché cette grève, j’étais dans le collimateur après... Après, elle a été ma chef d’équipe et on a eu tout un tas de conflits. J’ai subi de la discrimination par rapport à d’autres agents sur le quota de mon travail, sur sa manière d’agir, son comportement, son vocabulaire... Plein de petits conflits comme ça sur le terrain. Des rapports ont été fait à la hiérarchie. J’avais moi-même fait des rapports verbalement à la hiérarchie de ma situation avec elle. A un moment, ils ont vu que les choses prenaient une ampleur pas possible et ils nous ont convoquées toutes les deux. Mais j’ai refusé l’idée d’une médiation avec la direction, d’un entretien avec elle. Je savais où je mettais les pieds avec elle et ce que j’avais subie. De là, en fonction de mes actes et de mes dires, ils ont jugé que la meilleure chose était qu’elle ne me gère plus, qu’elle ne devait plus être sur les terminals ou les zones d’affectation où j’étais. Elle a conservé son rôle de chef d’équipe avec d’autres agents. Elle a engagé une procédure pour harcèlement moral contre moi. On a été entendues au mois de juillet. L’affaire a été classée sans suite en septembre par le procureur.

Après, c’est vrai qu’on a fait des super belles luttes au moment d’avoir le treizième mois. Pour nos acquis, on a fait des super luttes. C’était plus général : il y avait l’équipe du matin, de l’après-midi, de nuit... On a fait quand même un mois de grève à l’époque ! A l’époque, ce qui était bien c’est que l’aéroport était bien sale, ils ne ramenaient pas des personnes pour renforcer. Mais malgré tout, ça a quand même pris un mois. Aujourd’hui, les grèves sont plus compliquées... Maintenant, ils amènent du renfort d’extérieur, un délégué du personnel, ils le tolèrent moins...

AF : Sur un plan plus personnel, au niveau de ta trajectoire, comment en es-tu venue au syndicalisme ? Tu m’as l’air d’avoir une bonne expérience dans le domaine !

PL : Je ne sais pas, en fin de compte, si je suis une bonne syndicaliste... Comment ça a commencé ? Par mon caractère aussi, ma façon de voir les choses, mes convictions. En discutant aussi avec mes collègues autour de moi, on se trouve des points communs sur des choses qu’on ne trouve pas normales. Quand je suis arrivée à l’aéroport, Penauille venait de prendre le marché. Quand on a déclenché la première grève, il n’y avait qu’un syndicat, la CGT. A ce moment là, je ne l’ai pas implanté mais j’ai aidé à la révolution (rires) ! Je me suis investie, j’ai participé au mouvement.

AF : Te parait-il difficile de concilier ton travail et ta vie familiale ?

PL : C’est difficile, oui. Déjà travail et vie de famille, c’est difficile. Après, travail, vie de famille et syndicalisme, encore plus... On a moins de temps à donner. Syndicaliste, ça demande beaucoup. Surtout, dans le milieu du nettoyage, où beaucoup de personnes ont des difficultés, sont illétrées, analphabètes... Beaucoup de gens confondent aussi le syndicat avec un rôle d’assistante sociale, de secrétaire pour des papiers même personnels... Cela demande aussi beaucoup d’investissement de ce côté là. Au niveau des enfants, bon, jusqu’à la primaire, ça se passe bien. Quand ils rentrent dans l’adolescence on commence à avoir des critiques ! A table, on reçoit des coups de fils, faudrait être plus disponibles... On a le reproche de s’investir davantage pour les autres que pour sa propre famille. Ce n’est pas le cas. Mais c’est vrai que ça prend beaucoup, beaucoup de temps.

Nos horaires sont 14h-22h. Pour garder les enfants, quand on a un mari qui soutient un peu, qui aide un peu, ça va... Mais quand il est pas trop là, c’est difficile... très difficile. Pour une femme célibataire avec des enfants à charge et qui n’est pas trop entourée au niveau famille ou amis pour donner un coup de main, ça doit aussi être difficile... Déjà avec un mari, c’est pas évident...

Au niveau logement, j’habite à une demi-heure de mon lieu de travail. En plus, on fait nos 8 heures sur le même secteur. On a ce privilège par rapport à d’autres dans le milieu du nettoyage qui ont trois heures d’un côté, trois heures de l’autre.

AF : Dans votre expérience professionnelle, que pourriez-vous dire à propos des relations hommes-femmes, des cas de sexisme, voire de harcèlement ?

PL  : Au niveau de la société ASP, je ressens surtout du harcèlement moral plus que sexuel. La pression, mal parler aux agents... Ils ont une façon de parler agressive et vulgaire. La pression au niveau du travail, chercher la petite bête...

GP : Mardi dernier, j’ai entendu une conversation par hasard dans un bureau. Il y avait tous les responsables. Une était en train de dire que les gens qui foutaient la merde dans le chantier c’était moi, Peneda et Depina. J’ai réagi. Je dis à l’un d’eux : « t’écoutes ces conneries, tu dis rien ? ». Il me réponds : « Tu me parles pas comme ça, je suis pas ton mari, tu vas voir, je vais t’envoyer à la maison ! Je vais t’envoyer un avertissement ! ». Je lui dis « fais-le ». Plus tard, ils m’ont bloqué dans l’ascenseur. Ils m’ont collé presque contre le mur. Tout le monde était autour de moi. J’étais toute seule. Le responsable me dit : « A partir d’aujourd’hui, tu vas voir, je vais t’envoyer un avertissement, je vais t’envoyer 15 jours à la maison ! A partir d’aujourd’hui, tu vas voir je vais t’emmerder, pendant tes 8 heures, je vais te casser les couilles ».

PL : On les gêne, je crois, parce qu’on est capable de dire ce qu’on pense devant n’importe qui. Même si c’est le DRH, le PDG, quoi... Ceux qui les gênent, ils les écartent. Mais nous, en vérité, on cherche pas à les gêner, c’est qu’on voit qu’il y a de l’injustice, de la discrimination.

DM : C’est ça, l’injustice, qui fait mal. Ils font rien pour nous aider, ils font tout pour nous enfoncer.

PL : L’injustice, on la subit comme l’a dit Gumercinda. Ou alors, on arrive en retard, on va être coupé. D’autres arrivent aussi en retard, ils sont pas coupés parce que ça se passe très bien avec le chef d’équipe, la contremaitre, le responsable... Ou sur les postes de travail. On va avoir les postes les plus difficiles. Alors on est là et puis on se révolte : ça plait pas.

Sur les rapports hommes-femmes, après c’est comme partout. Les gens qui décident d’avoir des rapports sexuels avec leur hiérarchie... Tant que c’est volontaire, on ne peut rien y faire, mais ça reste des gens privilégiés. Mais ça participe à du favoritisme après. Chacun fait ce qu’il veut, de ce côté là. A nous d’intervenir pour que chaque chose soit à sa place au travail. Mais des cas comme ça, il y en a... Je pense que ça a toujours existé mais ça reste des gens privilégiés sur les retards, les postes de travail, dans l’évolution de leur carrière.

AF : Pour finir, y-a-t-il une dernière chose que vous voudriez ajouter en rapport avec votre expérience que nous n’aurions pas abordé ?

PL : Aujourd’hui, on travaille plus et dans de moins bonnes conditions qu’il y a 10 ans. D’autres sociétés ont des auto-laveuses où on est debout et on a pas à aller pousser, des chariots très bien équipés avec du matériel qui peut nous soulager physiquement. De ce côté là, on a vraiment stagné. On travaille un peu comme au temps du Moyen-Age... Et au niveau du quota de travail, on travaille beaucoup plus. L’ambiance de travail, c’est la cata, diviser pour mieux régner. Le stress au travail a dû bien grimper. Les syndicats sont beaucoup moins costauds qu’avant. Ils défendent leurs adhérents et quand on fait pas parti des leurs... Il n’y a pas eu de grève récemment.

Hôtellerie-restauration : pourquoi je me suis syndiquée

AutreFutur : Peux-tu te présenter ?

Elisabeth Zoro Lou Boué : Je suis ivoirienne. Je travaille à Ibis depuis 2000. 13 ans bientôt. J’occupe le poste de serveuse petit déjeuner. J’ai fait un contrat de qualification dans l’hôtellerie, ensuite, j’ai continué. Je suis arrivée ici à l’âge de 16 ans.

AF : Pour quelle raison t’es-tu syndiquée ?

EZ : Ce qui m’a poussé à venir, c’est qu’il y a de l’abus, du harcèlement moral. Ils sont en train de me harceler. Ils veulent me licencier. Ils cherchent des petites bêtes. Ils me provoquent pour voir comment je vais réagir. Je n’ai jamais mordu à l’hameçon. Depuis que je suis syndiquée, ils se sont calmés un peu mais c’est des courriers qui viennent maintenant tout le temps.

Le harcèlement moral, c’est par exemple, qu’ils vous disent de faire le ménage et ils sont derrière vous à dire que c’est mal fait. Ou alors il vient, il gueule sur vous. Par exemple, une fois, je suis descendue pour aller aux toilettes. Il me demande pourquoi est-ce que je suis allé aux toilettes, il a commencé à hurler sur moi. Je lui dis « donc vous m’empêchez d’aller aux toilettes », il me dit « non, c’est s’il y a du monde ». Alors que j’avais bien fait mon service, il n’y avait personne. Il me dit : « retenez vous, vous êtes une grande fille ». Cela m’a énervé, je lui ai dit « ça devient grave ». Il me dit « oui, oui, ça devient grave maintenant ici ». Quand il faisait ça, cinq collègues se sont arrêtées, qui s’apprêtaient à aller en chambre. Au moindre petit truc, il hurle, il gueule. C’est du harcèlement moral. C’est du stress. Parfois, je suis en train de faire mon service, ils viennent en vitesse, font des grands pas pour que je m’effraie, je sursaute. Je parle du directeur et de son adjoint.

Ils veulent que je craque et que je démissionne. Comme je ne dis rien, ça les encourage à continuer... Donc, j’ai fini par me syndiquer pour que ça cesse. J’ai mis le syndicat CNT dans la boîte, ça les a calmé un peu. On est 4 maintenant dans la section, dont une qui travaille à l’hôtel mais dans une autre société. Ceux qui sont embauchés directement à l’hôtel, ils veulent tout faire pour les licencier.

Depuis, on a eu des élections à l’hôtel mais ça s’est aggravé depuis. Avant, je ne travaillais pas le dimanche. Je leur ai dis que le dimanche il n’y a pas école et que je ne peux pas laisser les enfants seuls. On m’appelle chez moi pour dire « vous voulez faire des enfants, prenez votre responsabilité ». Je dis : « qu’est-ce que ça a à voir avec le travail ? » Ils m’envoient alors des courriers auxquels je ne comprends rien. Je viens voir le syndicat et on met des choses en place. Pour l’instant, des courriers sont envoyés. Ils m’ont mise à pied 3 jours en juillet à cause des dimanches. Ils m’ont envoyé des lettres d’avertissement. J’en avais tellement marre... Ils veulent vraiment me licencier.

Mes collègues syndiquées sont en chambre (mon poste est serveuse petit déjeuner). Elles sont visées aussi mais pas comme moi.

AF : Vous êtes surtout des femmes dans ton travail ?

EZ : En chambre, c’est que féminin. A la réception, c’est mélangé.

AF : Tu parlais de tes enfants. Que peux-tu ajouter sur les difficultés de concilier vie professionnelle et familiale ?

EZ  : J’ai 5 enfants. Quand ils sont en bas âge, c’est très difficile. Très, très, très difficile, je l’avoue. Je pars de chez moi à 5h30 du matin, pour être là-bas à 6h30. J’ai essayé de m’arranger, de m’organiser. Au début, j’étais toute seule. Comme je me levais tôt, je cherchais quelqu’un, une voisine, qui venait chercher les enfants le matin. Je préparais toutes les affaires la veille, avant qu’on aille au lit. Le matin, je les laisse dormir. Maintenant, ils ont grandi, la dernière a huit ans, donc ça commence à aller. J’ai déménagé et j’habite plus près.

AF : Quels sont tes horaires exactement ?

EZ : Mes horaires sont 6h30-14h30. Le problème, c’est que le plus souvent on travaille toute seule. Parfois, on ne peut pas sortir avant 15 heures/16 heures. En plus, les heures supplémentaires ne sont pas payées et les fois où j’arrive en retard, on m’envoie des courriers. Ils sont en train de réduire le personnel. Du coup, le travail de 2/3 personnes revient à une seule personne. Ils m’engueulent surtout parce qu’ils veulent qu’après le service, je monte faire les chambres. Ma santé ne me le permet pas. Ils ont ça au travers de la gorge.

AF : Qu’espères-tu maintenant, au niveau de la lutte ?

EZ : Je veux d’abord qu’ils me laissent tranquilles, que je continue mon boulot. J’ai 5 enfants à nourrir. Je suis habituée à ce boulot, je n’ai rien fait de mal et ils veulent que je parte. Après les efforts que j’ai fait dans cet hôtel depuis 13 ans, je crois pas que j’aurais le courage de faire le même boulot ailleurs ou d’en apprendre un autre.

Luttes des femmes, syndicalisme et droit du travail

AutreFutur : Quelle est, d’après ton expérience, la répartition hommes/femmes dans le secteur du nettoyage et de la restauration, en région parisienne ?

Etienne Deschamps : La restauration est quand même un secteur très masculin (dans les cuisines par exemple, il y a majoritairement des hommes), sauf pour des fonctions de service en salle. En tout cas, c’est ce que l’on voit dans les secteurs que rencontre le syndicat de la restauration.

Dans le nettoyage, cela dépend aussi très largement des secteurs. Par exemple, dans le transport, SNCF, RATP, on a quasiment l’égalité. Mais dans la sous-traitance de l’hôtellerie, c’est très féminisé, 98% de femmes. Les femmes de chambre sont effectivement des femmes de chambre ! Certains postes comme des postes où il faut porter des lits supplémentaires pour faire des prestations très particulières sont un peu masculins, mais sinon c’est majoritairement féminin. Globalement, on doit être à peu près moitié-moitié, avec une petite majorité de femmes. Le secteur, c’est 400 000 salariés. 200 000/300 000 femmes.

AF : Peux-tu nous donner des précisions sur la précarité dans ces secteurs, les contrats, les temps partiels, la façon dont cela affecte particulièrement les femmes ?

ED : Je parlerai surtout du nettoyage, qui est le secteur que je connais le mieux. Dans ce secteur, la majorité des contrats sont à temps partiel. C’est du temps partiel contraint, avec des horaires de travail aussi très particuliers. Le matin et le soir : 6h-6h30 à 9h- 9-30, et le soir 17h-21h. Ce sont des prestations de 65h. Il y a des femmes qui ont une prestation le matin et une prestation le soir. Beaucoup ont une prestation l’un ou l’autre et ne font que 65 heures. Cela a une incidence pour les femmes. D’abord, elles ne peuvent pas bénéficier des indemnités maternité. Pour en bénéficier, il faut avoir 200h de travail effectifs dans le trimestre. 3*65 font 195h... Un jour, une femme me dit « J’en suis à mon troisième enfant, je ne comprends pas pourquoi je ne touche aucune indemnité de la sécu ». Elle avait son poste depuis 5-6 ans et était en situation régulière. On a épluché ça et découvert le pot au rose. Donc, elles peuvent travailler depuis 10 ans ou avoir 10 enfants et ne toucher aucune indemnité journalière. Cela concerne au moins plusieurs dizaines de milliers de femmes, peut-être plusieurs centaines. D’après ce que je vois, c’est 30 ou 40% des femmes du secteur. Le syndicat revendique qu’aucun contrat ne soit inférieur aux 200h trimestrielles. Ou alors il faudrait trouver un mode de dérogation. La solution peut être soit du côté des conventions collectives, soit du côté de la SECU. Ceci dit, tant qu’on est seuls à porter ça...J’ai peu d’espoir... Mais on va reprendre avec un dossier argumenté auprès de la Ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine. Sur ces questions d’indemnités de maternité, le syndicat a saisi, il y a 4 ans le ministère du travail. On dit qu’il y a quelque chose de discriminant. Les services devaient examiner la situation et faire un retour. On attend toujours...Mais nous reviendrons à la charge. Ces femmes touchent donc environ 400-500 euros (autour de 460 euros). C’est comme si beaucoup d’employeurs considéraient que ces prestations sont de l’argent de poche pour le mari.

L’entreprise tend à modifier les conditions de travail et rend impossible le cumul d’une vie professionnelle et familiale. Une jeune mère de famille avec un bébé de quelques mois, qui doit partir à 6h et revenir à 10h, et repartir le soir, elle a de toute façon une quasi-impossibilité matérielle pour faire garder son gamin. Cela peut lui couter plus cher car elle rentre pas dans les heures d’ouverture des moyens de garde collectif. Et trouver une baby-sitter avec des rythmes de travail qui changent parfois régulièrement, c’est compliqué... Aujourd’hui, j’ai vu une salariée. Elle n’est partie qu’en congés maternité, sans l’assortir d’un congé parental, qui peut être de 2 ans et 9 mois. Elle travaillait dans le secteur hospitalier, donc une semaine du lundi au vendredi, une autre du mardi au dimanche. Ingérable...

L’autre incidence de ces conditions de travail, c’est que même lorsqu’ils ne sont pas en bas-âge, quand les enfants ne sont plus à l’école, les parents sont au travail. On a donc une culpabilisation dans le discours institutionnel qui dit « ces familles s’occupent mal des enfants ». Mais quand les deux parents travaillent dans le nettoyage, ce qui est souvent le cas - c’est la composition sociologique, en région parisienne- on a des familles stigmatisées car elles ne s’occupent pas de leurs enfants en dehors de l’école, et elles se voient reprocher, par exemple, de ne pas venir aux réunions de l’école. Quand les enseignants convoquent les parents à 17h, ça va prendre du temps sur son temps de travail et la mettre en porte à faux vis-vis de son employeur... On a pas adapté, l’institution scolaire notamment, n’a pas adapté ses modes de fonctionnement à ces nouvelles formes de travail éclaté et à cette précarisation majoritaire de ces conditions de travail.

L’autre forme de précarité, qui touche beaucoup les femmes, quoique pas seulement, mais majoritairement, c’est les CDD. Je vois des femmes en CDD depuis 3, 4, 5 ans. C’est très dur d’engager des procédures en requalification car elles ont peur aussi de perdre le travail. Dès qu’on va saisir le prud’hommes pour une requalification, on a le licenciement à la clé. Ou un non-renouvellement des CDD à l’issue. Beaucoup de femmes sont seules avec leur gamin et hésitent à se lancer dans une action prud’homale.

L’action collective est compliquée. La difficulté du secteur nettoyage, c’est que des salariés travaillent pour le même employeur mais sur des sites différents. C’est pas Renault où t’as 1500 salariés sur le même site. Là, sur les sites, t’as 3, 4, 5, 6 salariés, sauf certaines situations professionnelles : gros sites de transport, gros sites hospitaliers, gros sites hôteliers, où t’as 15, 20, 30 salariés. Dans les sites hospitaliers comme Pitié-Salpètrière, y a 5, 6 boites de nettoyage qui interviennent et à peu près 600 ou 700 salariés du nettoyage. Un hôpital comme Lariboisière, on va être à une centaine, à Bichat une petite centaine, 70 salariés du nettoyage. Mais dans tous les cas de figure, on a des contrats à temps partiel. On se garde bien de donner aux salariés des contrats à temps plein qui faciliteraient la vie.

On a aussi des gens qui travaillent le matin pour un employeur, l’après-midi pour un autre. L’employeur du matin dit « vous travaillerez jusqu’au temps où vous travaillerez l’après-midi. » Évidemment, si les horaires tombent en même temps que ceux du deuxième employeur, ça va être difficile. Deuxième situation, à l’occasion de l’annexe 7 de la convention collective, qui est une disposition spécifique qui prévoit, quand on est sur un site, si le donneur d’ordre change de société de nettoyage, qu’on reste affecté au site. L’employeur, parce qu’il a repris le marché beaucoup moins cher, va essayer de dégraisser le marché et donc essayer de muter, même s’il sait que la salariée a une autre prestation par ailleurs. Il va essayer d’imposer un horaire pour qu’elle le refuse et qu’il puisse avoir un motif de licenciement, de rupture du contrat de travail. La situation est de pire en pire. J’ai même la situation d’une salariée qui travaille de 9h à 13h au musée du Quai Branly. Une partie du contrat est transférée à une autre société. Elle faisait tout sur le même site. On lui dit : dorénavant, vous avez une heure dans notre société, et le reste du contrat est transféré à la nouvelle société. Mais elle a pas le temps matériel de changer de blouse (avec le nom de la société) et, du coup, on lui dit vous allez travailler à Pétaouchnok, ce qui fait qu’elle avait sa prestation en une fois et elle se retrouve avec une prestation en trois fois. Le matin tôt, en milieu de journée et en fin de journée. Un vrai plaisir pour la vie familiale. Comme ils ont besoin d’être en poste pour le renouvellement de leurs papiers, ils sont complétement coincés s’ils refusent de signer les avenants. C’est redoutable.

La convention collective prévoit que quand tu as plusieurs chantiers, notamment pour les entretiens d’immeuble, 1h sur un immeuble, 1h sur un immeuble, etc., si tu as 8h de travail sur 7 immeubles, mais ½ heure de transport sur chaque immeuble, tu peux calculer l’amplitude de ta journée... Il est prévu que le temps de transport entre chantiers soit payé sur le temps de travail. Ce n’est JAMAIS appliqué spontanément. Ça l’est quand on décide de saisir la juridiction prud’homale, qu’on fait un rappel. Mais parfois ça chiffre à 4000/5000 euros (2h par jour sur 5 ans). La conséquence, c’est que l’employeur licencie sur le champ : ça lui coûtera moins cher à l’arrivée car il a pas d’économies. Il fait son marché : il fait payer à l’office HLM 1 h sur tel chantier, 1h sur tel chantier. S’il doit payer 2h de plus de transport, il ne peut pas le tenir. Il travaille à perte.

Beaucoup habitent en banlieue. Pour aller travailler, il y en a qui partent à 4h du matin pour prendre à 6h et qui le soir arrivent à 22h30 ou 23h chez eux. Il y en a qui font 2h aller et 2h retour pour 3 heures de boulot... Les entreprises ne veulent pas du tout tenir compte de cette réalité-là. Le salarié qui habite au fin fond du 77 qu’on envoie travailler dans le 95 à 6h du matin... Ils pourront pas y être, c’est évident.

En règle générale, c’est de pire en pire. Je vois des situations que je n’avais pas vu depuis très longtemps. J’ai le souvenir d’une salariée dans une petite boite, qui était à temps partiel et payée 4euros 50 de l’heure. On lui payait la moitié du SMIC, ellle était à temps partiel... On est là dans de la déraison. Parmi les cas que j’ai vu : des licenciements de femmes enceintes. Ce ne sont pas des cas isolés.

AF : Rencontres-tu des problèmes liés au congé parental ?

ED : Sur le retour de congé parental, on fait des prud’hommes. Le plus souvent, c’est « Je vous informe que je reviens de mon congé parental », telle date, et 6 mois après on a toujours rien. Pas d’affectations, rien. Pas de salaire. Comment ça se passe ? Tout dépend de la juridiction(Paris, Bobigny ne sont pas Nanterre). Le problème c’est que le plus souvent, il y a déjà le feu. Les camarades ne connaissent pas les procédures. Ils téléphonent... Nous, on écrit systématiquement. Rien que ce mois-ci, en aout, on a envoyé 200 lettres recommandées. Cela a un sens. Si elle a pas écrit « Je me tiens à votre disposition, si vous ne me fournissez pas de travail, je vous mets en demeure de... », le juge dit qu’elle n’a rien fait. Mais il y a de plus en plus de salariées qui prennent l’initiative d’écrire, même mal (c’est parfois un peu contre-productif), mais il y a une trace. Le conseil de prud’hommes va aussi tenir compte de l’incapacité culturelle. A l’employeur de quand même rétablir les choses. « Je vous informe que mon bébé vient d’avoir trois ans, je veux reprendre mon travail », même s’il n’y a pas la date, l’employeur doit faire quelque chose. Il a le certificat de naissance du bébé. L’important, c’est de réclamer, d’avoir des traces de réclamation. C’est de la procédure, c’est ça qui est compliqué.

Le congé parental est de droit, mais t’en fais la demande. Il pose un autre problème, de précarité. Une femme en congé parental est remplacée par une autre femme, qu’elle introduit elle-même. C’est un CDD. Le congé parental peut durer 2 ans et 9 mois. On a une situation qui génère par ricochet une autre précarité pour le ou la salarié qui remplace. Les hommes ne prennent pas le congé parental mais ils prennent beaucoup le congé de naissance, les 3 jours et le congé de paternité (11 jours). Cela pose un autre problème. Quand les enfants naissent au pays, est-ce qu’ils ont droit à un congé de naissance et de paternité ? Certains le réclament... D’après moi, il y a le droit. Il peut partir 15 jours au pays s’il veut. Ce n’est pas évident, ni pour les employeurs, ni pour la jurisprudence, ni pour la législation.

AF : Peux-tu détailler un peu la situation de ces femmes seules avec leur enfant que tu rencontres ?

ED : C’est un phénomène qui existe de toute façon dans notre société. Mais il y a aussi une spécificité à signaler qui est parfois l’effet d’une culture où la polygamie est très courante. La première, la deuxième... Au fur et à mesure où la femme devient moins intéressante, elle se trouve marginalisée, même si on a encore des réflexes communautaires qui fonctionnent. La communauté s’occupe des enfants mais c’est de moins en moins vrai dans nos rythmes de vie actuelle. D’abord parce que, sans porter de jugement, les conditions de vie, d’appartement, de logement font qu’on a pas trois femmes dans le même logement avec 7, 8, 10 gamins. On a beaucoup de femmes qui se retrouvent de fait seules à s’occuper des enfants. Voire des cas où le mari va au pays pendant 3-4 mois pour se remarier en laissant la femme seule avec les gamins... Ceci dit, la composition du secteur évolue. On a de plus de gens du Sri Lanka, Bengladesh, etc. Ils n’ont pas la même culture.

AF : Vois-tu régulièrement des cas de sexisme ou de harcèlement au travail ?

ED : J’ai vu des cas de harcèlement sexuel caractérisé. Ce sont des questions qu’il est dur de faire émerger. D’abord, c’est pas facile de venir au syndicat et de nous raconter « J’ai un chef d’équipe qui me met la main au cul toutes les semaines ou tous les jours ». Récemment, une femme est venue. Je l’ai fait recevoir par notre avocat car je pense qu’on est sur quelque chose qui relève du harcèlement sexuel. Depuis 2 ans, tous les jours de travail, le chef d’équipe lui montre sa queue et lui propose de baiser, pour parler crûment. Elle a fini par dire « j’en peux plus » et venir nous en parler. Un jour il l’a pris sur un lit dans un hôpital où elle travaille et lui a dit « viens, je te fais un gosse ». C’est un cas extrême. L’avocat a pris le dossier en main. Mais les « t’auras une bonne place si tu couches », je te mets la main au cul ou aux seins et « oh, je plaisante ».... J’ai vu aux prud’hommes l’autre jour un dossier plaidé où, dans une cuisine, le chef cuisinier mettait la main au cul tous les jours à son collègue commis de cuisine depuis des années et qui l’avait signalé à la direction. Pour plaisanter... On a un rapport au corps et à la sexualité dans le milieu du travail extrêmement prégnant. Je constate que plus les femmes sont jeunes, plus elles sont jolies, plus elles en souffrent. Elles en parlent peu parce qu’elles ont honte. J’ai vu une femme me dire « J’en peux plus, je suis harcelée tous les jours, mon chef d’équipe me tripote, il rentre dans mon vestiaire ». Je lui dit qu’on va faire une lettre, déposer plainte, etc. Elle me dit non parce que « mon mari va me traiter de pute et me foutre sur la gueule ». C’est terrible. Je n’ai jamais pu la convaincre. « Viens avec ton mari, on va en discuter »... Mais non. Que peut-on faire ?

Les employeurs jouent aussi de cette situation pour monter les salariées les unes contre les autres, presque en les culpabilisant de ne pas céder aux avances de la hiérarchie. « Y a que toi qui as des problèmes avec lui ». Donc c’est que tu as ta part de responsabilité.

Propos recueillis par Fabien Delmotte