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À propos de "Retour à Kobané" de Jean Michel Morel

Détermination Kurde. De Villepinte à Kobané


Pierre Bance /28 octobre 2018   

Réflexions


Novembre 2015. Il neige sur la maison d’arrêt de Villepinte. Tout est glauque à Villepinte. Les locaux trop petits, vétustes. Les gardiens mal dans leur peau. Et les prisonniers regroupés en clans : les Corses mafieux, les Arabes radicalisés, les Gitans évangélistes, les Kosovars islamistes, des fascistes turcs, les Loups-Gris… Toute une faune où les malins manipulent les brutes, les forts écrasent les faibles, les riches achètent les pauvres. Il en est qui ne s’affilient pas. Cela ne facilite pas leur vie et n’est pas toujours tenable. Parmi eux, dans une cellule, un Américain tombé pour une histoire de drogue, un Kurde pour l’élimination d’agents des services secrets turcs. Deux petits innocents, le premier distribuait gracieusement de l’herbe dans une soirée, le deuxième était là par hasard. Sans jamais se dévoiler, ils finiront par lier une solide amitié, ce qui ne sera pas superflu pour survivre dans ce monde de violences et de combines. S’en échapper.

L’auteur de Retour à Kobané, Jean Michel Morel, raconte bien la prison et la vie qu’on y mène. Collaborateur à la revue de géopolitique Orient XXI [1], il connaît bien aussi les Kurdes. Le lecteur comprend vite que son personnage principal, Erwan Badrakhan, un bourru à moustache, est un homme important du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Un homme entier, image de la détermination kurde qui fait penser à Riza Altun bien que celui-ci n’ait fait qu’un court séjour en prison en France où il est arrivé en 2000, après treize ans passés dans les geôles turques. Altun entretenait de bonnes relations avec le contre-espionnage français, un échange de bonnes informations, jusqu’au jour de 2007 où il est arrêté, avec d’autres, pour extorsion de fonds, en clair, collecte de l’impôt révolutionnaire dans la diaspora. Les Turcs le récupèreraient volontiers, les Français qui ne leur doivent rien, se font un plaisir de l’exfiltrer vers les maquis des monts du Qandil [2]. Il y est toujours comme responsable des relations extérieures du PKK. Hier encore, il faisait une déclaration de politique générale reprise par l’agence ANF News [3]. L’Américain, Leyland Baxter, jeune professeur du Montana, n’est pas politisé. Mais il a des principes inculqués par ses parents, anciens activistes des Weathermen, et son grand-père qui a fait la guerre d’Espagne dans la Brigade Abraham-Lincoln. Ensemble, le militant endurci et le naïf décident de se faire la belle. Le premier parce qu’il n’y tient plus de rejoindre la révolution en Syrie. Le second parce que sans le premier, il va se faire trucider par les intégristes.

C’est une extraordinaire évasion politique que nous raconte Jean Michel Morel. Si les Français ne devaient rien aux Turcs, il n’en est pas de même des Américains. Pour préserver de sombres intérêts, le département d’État promet au proto-dictateur Erdoğan de lui livrer Erwan Badrakhan. Pour ce faire, la CIA ne mégotte pas sur les moyens. L’Américain, soumis à un minable chantage, devient leur informateur. Des gardiens sont soudoyés pour faciliter l’évasion du Kurde. Les groupes ethniques et religieux s’entredéchirent violemment sans qu’on sache qui est qui, et qui agit pour qui. Le chef des Corses se révèlera moins pourri qu’il n’y paraissait, encore que… Toujours est-il que rien ne se passera comme l’avait prévu la CIA. Le titre du livre nous donne l’épilogue. Un bon roman qui ferait un bon film policier.

Pour s’y retrouver dans toutes ces embrouilles, un exposé clair s’imposait. Avec Jean Michel Morel le lecteur ne s’y perd jamais grâce aux allers et retours, au fil des chapitres, entre Villepinte et Washington. Le roman est ponctué de précisions sur le projet politique du PKK, le confédéralisme démocratique et l’état d’esprit qui, aujourd’hui, anime ses militants. Il donne envie d’en savoir plus sur l’expérience socialiste qui se passe là-bas, dans le petit Rojava, menacé par Assad, plus encore par les Turcs, trahi par les Russes, avec pour seuls alliés des Américains, pas plus sûrs que ne le furent les Russes.

Pierre Bance

Jean Michel Morel, Retour à Kobané, Joigny (Suisse), Éditions A-Eurysthée, 2018, 206 pages. Disponible auprès de l’éditeur en version électronique (10 €) ou papier (18 € + 7 € de frais de port) (http://www.a-eurysthee.com/id52.htm).



[1Orient XXI (https://orientxxi.info/)

[2Florence Aubenas et Guillaume Perrier, « Tourments au “Petit Kurdistan” », Le Monde, 12 février 2013. Informations confirmées par André Métayer, ancien président des Amitiés kurdes de Bretagne, le 26 novembre 2017 (http://www.akb.bzh/spip.php?article1253).