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La Mort d’un bureaucrate

Keaton, Kafka, Castro…


Contribution /13 août 2012   


Pour qui a fait ses classes en lisant l‘Histoire du cinéma mondial de Georges Sadoul, La Mort d’un bureaucrate, de Tomas Gutierrez Alea, n’est pas un titre inconnu. Erigé au rang de classique du cinéma cubain, le film, réalisé en 1966, n’est pourtant jamais sorti en salles en France jusqu’à maintenant, alors que son auteur, mort en 1996, a depuis été découvert par un public plus large avec des œuvres comme Fraise et chocolat (1994) ou Guantanamera (1996). Le cinéaste fut, par ailleurs, le fondateur de l’Icaic (Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographique).

Une comédie macabre et absurde, par l’auteur de “Fraise et chocolat”.

Film cubain de Tomas Gutierrez Alea. Avec Salvador Wood, Manuel Estanillo, Silvia Planas. (1 h 25.)

La Mort d’un bureaucrate est une comédie féroce et burlesque à la fois, qui raconte les déboires d’un homme acharné à obtenir un permis d’exhumer le corps de son oncle, enterré avec son bulletin de travail, pièce indispensable à l’obtention d’une pension pour sa veuve. L’exhumation nocturne et sauvage du cadavre à seule fin de reprendre le précieux document, suivie d’une impossibilité de remettre celui-ci dans la tombe à défaut d’un authentique permis d’exhumer qui justifierait le fait qu’il en soit sorti, entraîne une série de péripéties prenant l’allure d’un chemin de croix pour le héros.

Transporté de bureaux en bureaux, soumis à de longues heures d’attente inutiles parce qu’il lui manque toujours une pièce essentielle, le personnage suit un parcours que le cinéaste accentue souvent de quelque détail grinçant et caricatural.

Mise en boîte d’un système bureaucratique poussé jusqu’à l’absurde, le film de Tomas Gutierrez Alea est d’abord un catalogue d’hommages et de citations, une manière de revitaliser l’héritage du burlesque américain.

Harold Lloyd, Buster Keaton et surtout Laurel et Hardy sont salués par diverses poursuites et une scène de bagarre générale dans un cimetière. Mais le souvenir du surréalisme bunuélien est également convoqué par l’appel à des scènes oniriques et anticléricales (filmées au ralenti) tout droit sorties de L’Age d’or.

Un comique singulier

En altérant son projet satirique d’un humour macabre très efficace, Tomas Gutierrez Alea introduit par ailleurs une dimension particulière, modelée par une culture de la mort qui devient source d’un comique singulier : le squelette en papier pendu au rétroviseur du corbillard, le chien sortant du cimetière avec un os dans la gueule, les vautours s’agglutinant autour du cercueil, l’enfant chantant Happy Birthday devant quatre cierges surmontant un cercueil.

Dans sa description de la bureaucratie, Tomas Gutierrez Alea, avec une certaine acuité, parvient à passer de la critique de son contenu formel, par le biais de ce que l’on pourrait désigner, un peu facilement, comme une fable kafkaïenne (la description d’un comportement administratif absurde), à la définition d’une couche sociale dont le récit désigne clairement (le directeur du cimetière) la nocivité parasitaire.

Jean-François Rauger



PS :

Source : polemicacubana.fr