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INTERNET et encyclopédies libres

Contribution /1er mars 2005   


Après le « fast food », le « fast science »

Le libre accès à la culture est un vœu légitime. Sur la Toile, les créateurs d’encyclopédies libres ont confondu libre accès et libre diffusion des connaissances. Un rêve "anarcho libéral".

Dans la grande encyclopédie libre, tout un chacun est libre d’écrire ou de modifier un article de connaissances, et ce, de manière anonyme. Certains des contributeurs de l’encyclopédie Wikipedia s’identifient sous des slogans anarchistes : « Vivre libre ou mourir ! », « Créons sans entraves ! » ; peut être sans se douter que l’anarchie mal pensée est le pain bénit des ultra libéraux.

L’idée neuve en sciences dérange toujours et se trouve, parfois pour longtemps, minoritaire. Or, par ses corrections permanentes et libres, Wikipedia ne donne pas accès à la véritable connaissance d’un domaine de recherche, mais donne accès à l’opinion majoritaire, justifiée par une benoîte « neutralité de point de vue ». C’est à dire soit à des données dépassées, archaïsmes d’une discipline en déliquescence démographique, soit à des duchés, soit à l’inutile agitation des scoops d’une discipline à la mode.

L’encyclopédie libre est peut-être un bon vecteur pour certaines connaissances stabilisées, mais pas pour la connaissance scientifique. Car, faute d’un tempo adapté, elle s’y trouve empêtrée dans les idées fausses qui circulent, dans le manque de rigueur et les métaphores mal digérées. En effet, il y a un hiatus en temps et en qualité entre les résultats de la science et leur digestion par la société. Avec des textes non signés d’auteurs maîtrisant mal les sujets, on s’éloigne des premiers pour rejoindre une forme de connaissance rapide que gobent nos lycéens.

Le site d’accueil Wikipedia ironise : « L’absence de noms d’auteurs connus est toujours déroutant pour ceux qui ont l’habitude de se réfugier sous l’aile rassurante de "ceux qui savent. » Il fait passer l’exigence d’expertise pour de la couardise, alors qu’il s’agit de précision : l’identification du signataire fait partie de l’information scientifique, puisqu’elle permet de retourner aux sources pour toute vérification ou recoupement. Le site balaie tout ça d’un revers de main, en disant qu’à la longue les fautes seront corrigées.

Le problème, c’est que lesdites corrections plafonnent à l’aune de la médiocrité générale du journalisme scientifique (surtout audiovisuel), qui, en moyenne, se retrouve fatalement dans l’encyclopédie. Elle devient du même coup, c’est là sa seule qualité, un baromètre des efforts de diffusion à faire pour les scientifiques concernés. Certes, on trouve aussi des erreurs dans les encyclopédies écrites par des « autorités ». Mais cela ne saurait justifier une diminution de précision. Il vaut mieux un mauvais texte signé, plutôt qu’un texte moyen non signé.

Les ultra libéraux et les « anarchistes » auto proclamés des encyclopédies libres récusent que des intellectuels puissent avoir pour tâche de délivrer gratuitement de la connaissance. Connaissance pour laquelle ils ont un haut degré d’expertise. Cela s’appelle les chercheurs payés par l’État. Ils auront disparu quand le monde anarcho libéral(?) de Madelin en aura enfin fini avec cette archaïque générosité d’un État redistributeur de richesses. Fini l’encyclopédie des connaissances, voici venu le temps du très libéral dictionnaire des croyances.
Guillaume Lecointre

A lire : Le Prophétisme Communicationnel de David Forest, 2004, Syllepse


PS :

Article paru dans Charlie Hebdo le 1er Décembre 2004.