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Cesar M. Lorenzo : l’anarcho-syndicalisme du XXIème siècle

Fabien D /2 décembre 2011   


César M. Lorenzo est l’auteur d’un livre intitulé Le mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale (Editions libertaires). Il a été invité récemment à Madrid par la CGT espagnole, à l’occasion de l’anniversaire des 100 ans de l’anarchosyndicalisme espagnol, pour s’exprimer sur son sens aujourd’hui. De quoi susciter notre curiosité...

Pour celles et ceux qui ne te connaitraient pas, peux-tu commencer par te présenter ?

César Lorenzo : J’ai maintenant 70 ans ; je suis historien-géographe de formation et toujours passionné, par ailleurs, de philosophie et de "sciences humaines" en général. Mon insertion dans les milieux libertaires est allée un peu de soi puisque je suis le fils d’Horacio M. Prieto, secrétaire du Comité national de la CNT d’Espagne en 1935-1936. Quant à ma mère, elle avait fait partie de l’organisation "Mujeres Libres" ( Femmes libres ). En 1958, j’ai adhéré au groupe socialiste libertaire de Gaston Leval, que j’ai quitté quelques années plus tard par suite de désaccords grandissants avec les autres membres du groupe. Nous éditions une revue assez joliment conçue. Puis, à partir de 1964, l’étude approfondie de la guerre d’Espagne - dans le cadre d’un travail universitaire - et la constatation de l’état lamentable de l’anarchisme, dans le monde entier, m’ont fait évoluer vers des points de vue radicalement révisionnistes qui m’ont rapproché de mon père, dont j’ignorais la véritable personnalité. [...] Il y a longtemps [donc] que je me définis comme socialiste libertaire, même si le mot "socialisme" ne veut plus dire grand chose aujourd’hui et bien que le mot "libertaire" tende lui aussi à devenir insignifiant.

Qu’est-ce qui distingue principalement, selon toi, notre époque et celle où la CNT
espagnole était si forte, dans la première moitié du vingtième siècle ?

CL  : En ce temps-là, la société espagnole était caractérisée par une "cassure sociale"
extrêmement nette : d’une part la classe ouvrière et une paysannerie misérable
majoritaire ; d’autre part l’oligarchie, formée par les grands propriétaires fonciers
du centre et du sud de la Péninsule alliés à la bourgeoisie industrielle de Catalogne
et du Pays basque. Entre les deux se débattaient des classes moyennes très faibles
numériquement et politiquement vacillantes. Il existait, en dépit du fort taux d’analphabétisme, une culture populaire toujours vivante, peu contaminée par l’idéologie
bourgeoise. On avait le culte du courage viril comme valeur morale suprême, l’habitude d’une vie rude et austère. Les forces répressives de l’Etat étaient relativement
réduites, mais d’une incroyable brutalité. Il n’y avait pas de sécurité sociale, pas de
télévision, pas de congés payés ; la démocratie était mal ancrée, la fraude électorale
systématique, les particularités régionales très accusées, les voies de communication par rapport à la France - encore peu développées ... Dans un tel contexte, il est aisé
de comprendre que les anarchosyndicalistes et les groupes anarchistes se trouvaient
comme des poissons dans l’eau : militants armés, coups de force audacieux, récepti-
vité des masses à la propagande antiélectorale et antiparlementaire, lutte des classes
à outrance par le biais d’une action directe syndicale très dure, autonomie "naturelle"
si j’ose dire des fédérations locales et régionales de la CNT ... qui rendait quasiment
impossible une concertation d’ampleur nationale, etc. Et il saute aux yeux que nous
sommes de nos jours, en Espagne comme partout en "Occident", aux antipodes de ce
monde englouti.

Que penses-tu de la CGT espagnole ? Dans ton livre, tu parais assez déçu par tout ce qui s’est passé depuis la "renaissance" de la CNT à la fin des années 70.

CL : Ce qui est arrivé au mouvement libertaire, après la mort de Franco ( 1975 ), a été un désastre
qui a parachevé le désastre de l’exil et de la clandestinité. La majorité des militants s’est achar-
née à vouloir recopier la CNT de 1936...avec en plus une vision brouillée, et superficielle, des
événements cruciaux de la Guerre civile. L’échec était assuré, la cassure inévitable ; les Com-
missions ouvrières, sous contrôle du PC, ont occupé la place de la CNT face à une UGT socia-
liste restructurée. La CGT espagnole, dans la lignée gradualiste révolutionnaire Segui-Peiro,
aura donc mis 20 ans pour redresser la barre, mais c’est encore une confédération lilliputienne.
Je suis maintenant plus optimiste qu’en 2004, quand j’ai terminé mon livre : en acceptant les
élections syndicales et les subventions de l’Etat, en s’ouvrant sans crispation aux débats de fond,
la CGT est en train de donner naissance à un troisième type d’anarchosyndicalisme, héritier de
la Fédération Régionale Espagnole [de l’Internationale] et de la CNT mais novateur, celui du XXIème siècle. Selon moi, il lui reste à peaufiner sa doctrine en repensant les six ( je dis bien six ! ) participations gouvernementales de la CNT. Et à élaborer une stratégie politique, comme disait Berneri, pour le jour oû elle aura peut-être des centaines de milliers d’adhérents et que culminera la contre-offensive du patronat, des partis et des des médias. Mais surtout, pas de syndicalisme politisé, même "circonstanciellement" ! [...] Bafoués, abusés, précarisés, lancés les uns contre les autres, les travailleurs auront de plus en plus besoin d’un syndicalisme de combat sachant "penser global, agir local" ; mais l’anarchosyndicalisme seul ne pourra gagner le combat. Il ne pourra être gagné, ce combat, qu’avec l’ appui d’un vaste mouvement socialiste libertaire à base multiple, à la fois politiquement souple et intransigeant moralement.

Propos receuillis par Fabien Delmotte

Publié initialement dans Le Combat Syndicaliste, Juin 2010. L’intégralité de l’entretien est à paraitre dans Les Temps maudits n°29 (http://www.cnt-f.org/spip.php?rubrique11).