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Un syndicat à l’épreuve interne de l’inégalité sociale

Contribution /12 juillet 2012   

Réflexions


Une enquête sociologique au sein du Syndicat unifié du bâtiment de la Région parisienne de la CNT.

Ce travail a été mené par Irène Pereira [1], enseignante de philosophie, sociologue, Sud Éducation. Il fut édité dans le N°31 de la revue N’Autre école [2]. Nous le publions ici, comme un document de réflexion, avec l’autorisation de l’auteure


“ C’est en mai 2011 que je réponds à une annonce passée par le Sub-RP (Syndicat unifié du bâtiment de la région parisienne) recherchant un(e) sociologue afin de réaliser une étude sur les pratiques militantes au sein de cette organisation [3]. Fondé en 1997, par trois militants, le syndicat entame plus particulièrement une phase de croissance en 2006 reposant sur l’adhésion de travailleurs sans-papiers, principalement d’origine sub-saharienne. Ces derniers constituent désormais la majorité des adhérents du syndicat.”

La nouvelle composition de l’organisation a induit des interrogations relatives aux pratiques militantes du syndicat et aux orientations autogestionnaires et égalitaires défendues par ses militants historiques.
Le syndicat peut-il être un lieu d’empowerment [4] des militants les moins dotés en capitaux économiques et scolaires ou ne fait-il que reproduire les rapports sociaux inégalitaires
présents dans la société ? En effet, la composition sociologique du syndicat laissait apparaître une hétérogénéité entre des militants d’origine française ayant une formation de niveau universitaire et des métiers intellectuels d’une part et, d’autre part, des travailleurs manuels, bien souvent immigrés sans papiers et dotés généralement d’un faible capital scolaire. Cet article entend donner des éclairages sur les tensions concrètes qui ont pu être observées et sur des solutions que ces militants ont tenté de mettre en œuvre, ainsi que des limites constatées, en se concentrant sur la première partie de l’étude qui a été menée entre juin et septembre 2011.
Elle a principalement consisté dans le suivi des activités du Conseil syndical du Sub, ainsi que dans l’observation des activités collectives et publiques du syndicat.

Un modèle récurrent : les Bourses du travail

Les textes militants apparaissent marqués par une référence constante au syndicalisme révolutionnaire de la CGT plutôt qu’à l’anarcho-syndicalisme espagnol. Mais plus encore, c’est la référence aux Bourses du travail de Fernand Pelloutier qui semble omniprésente à travers un certain nombre d’activités avec d’ailleurs une réussite pratique inégale : défense juridique, cinéclub, équipe de football, librairie, buvette, mutuelle de secours, chantier syndical qui se veut un lieu de mutualisation des savoirs... Le Sub est aussi à l’origine d’une coopérative ouvrière dans le bâtiment employant à sa création deux militants. Cette orientation est d’autant plus manifeste avec le projet qu’ils portent de transformation du local de la CNT en Bourse du travail. Le type de développement adopté par le Sub peut néanmoins faire surgir une « dispute » entre celui-ci et un syndicalisme d’action directe davantage orienté vers « un syndicalisme d’industrie ». Par cette dernière expression, je désigne un syndicalisme qui axe principalement son action vers l’organisation de grèves ou d’actions de luttes au sein des entreprises. Le modèle des Bourses du travail fait du syndicat un espace de solidarité développant des services constituant une sorte de contre-société. Ce modèle insiste sur l’aspect « éducationniste-réalisateur » du syndicalisme d’action directe.
À quoi tient l’orientation adoptée par le Sub ? Du point de vue de ses militants, plusieurs justifications sont évoquées, entre autres : la difficulté à constituer des sections syndicales d’entreprise – une tentative s’est ainsi traduite par le licenciement du militant qui avait essayé de l’impulser, une « doctrine » de la grève reposant sur la constitution préalable de caisses de grèves imposant des règles relativement restrictives à son déclenchement.

La tension égalité/efficacité

Dans le cas du Sub, des tensions surgissent également entre l’idéal égalitaire et autogestionnaire et la recherche d’efficacité chez les militants qui prônent des pratiques syndicalistes d’action directe. C’est la conscience de ces tensions qui apparaît comme la justification explicite du recours à une étude sociologique. Celles-ci semblent en particulier tenir d’une part à l’inégalité de capital scolaire et militant et d’autre part à des différences de degrés d’implication, en particulier de disponibilité horaire et de proximité géographique entre les militants. Durant les observations faîtes sur le fonctionnement du Conseil syndical, celui-ci apparaissait marqué par une inégalité dans la durée des prises de parole ou dans la capacité à impulser des propositions qui par la suite sont suivies par les autres militants. L’inégalité de ce point de vue est forte entre un mandaté, occupant une profession ouvrière, peu doté en capital militant et scolaire et maîtrisant mal le français, et par exemple un militant de profession architecte, habitué à assumer des fonctions de conception de projet au sein de la CNT. C’est en particulier par rapport à des formes de militantisme qui accordent une place importante à la remise en cause de la domination des minorités sexuelles et raciales, que les pratiques du Sub semblent ouvrir la voie à des critiques. Par exemple sur la place d’un des militants qui apparaît comme l’animateur phare du syndicat.
Cette position pourrait le faire soupçonner, à partir d’une telle perspective, d’être dans un « désir de pouvoir », d’occuper une place de « chef ». Le second type de critique, pourrait reposer de manière générale sur la place prise par les militants « blancs » les plus dotés en capital scolaire, occupant par ailleurs des emplois intellectuels. C’est en effet principalement chez ceux-ci que se recrutent les animateurs du syndicat et ce sont eux qui assurent les activités de défense juridique. La justification de ces militants, par rapport à leur fonctionnement interne, repose entre autres sur la nécessité pour le développement d’un syndicat – fut-il autogestionnaire – d’une animation dynamique qui impulse des projets, et sur la spécialisation technique qu’impose la défense juridique, les inégalités sociales de fait – par exemple dans la maîtrise de la langue française orale et écrite – auxquels est confronté le syndicat et qu’il n’est pas en mesure matériellement de résorber. Jusqu’à présent les tentatives de résorber ces inégalités (cours de français) n’ont pas abouti. Néanmoins, l’importance accordée, à partir du modèle des Bourses du travail, à la mise en place de projets tel que le chantier syndical, vise à permettre la valorisation de savoirs-faire manuels, en tentant de ne pas axer le fonctionnement du syndicat sur les seules compétences liées aux professions intellectuelles.

Conclusion

Les difficultés et les orientations prises pour y faire face n’ont pas été esquissées ici dans le but de susciter un jugement tranché, mais plutôt pour mettre au jour des problèmes qui peuvent se poser à d’autres syndicats et donc à d’autres militants. Comment est-il possible de développer à la fois un syndicalisme de « contre-société » et de « lutte en entreprise » ? Est-il possible de concilier les exigences d’une animation efficace et la spécialisation technique nécessaires à certaines tâches et l’égale participation de tous ? Comment un syndicat peut-il parvenir à être un espace interne d’atténuation des inégalités sociales ? Les entretiens informels menés avec des adhérents d’origine sub-saharienne démontrent une forte adhésion aux valeurs de solidarité et d’égalité dans la prise de décision au sein du syndicat. Si certains mandats sont assurés par ces militants, l’inégalité de capital scolaire, en particulier dans la maîtrise de la langue française, reste un obstacle.
Cette première partie de l’étude menée sur le Sub s’est arrêtée au moment du congrès annuel de cette organisation qui a eu lieu en septembre 2011. Lors de ce congrès, les militants du Sub ont acté un certain nombre de décisions qui pourraient amener des changements importants en particulier par une campagne de syndicalisation visant à obtenir au moins un doublement des effectifs. À l’issue de ce congrès, nous avons pu constater un renforcement significatif du Conseil syndical avec une augmentation du nombre de mandatés, en particulier parmi les adhérents sub-sahariens. Cela a conduit notamment à une réorganisation des permanences avec l’implication de nouveaux militants et l’organisation d’un fonctionnement sous forme de commission une fois par mois. La suite de l’étude consistera certainement à tirer un bilan, entre autres du point de vue de l’empowerment que ces pratiques vont produire ou non auprès de militants les moins dotés en capital scolaire ou militant. Par exemple, le fonctionnement en commission favorisera-t-il l’accès à la prise de parole de ces nouveaux militants ? L’enjeu est le suivant : la question de la place des minorités dans les groupes a été plus spécifiquement posée par les « micro-politiques » associées à des formes de militantisme développées plutôt par exemple dans le mouvement féministe que dans le mouvement ouvrier.
Mais ce ne sont pas ces pratiques, perçues comme issues d’une autre tradition militante vers lesquelles s’est orienté le Sub. Le problème qui se trouve posé est ainsi le suivant : les organisations du mouvement ouvrier sont-elles en capacité de développer des pratiques militantes spécifiques susceptibles de permettre en leur sein aux minorités ethniques ou aux femmes de ne pas se retrouver de nouveau en position de dominées ? ■



[1Irène Pereira est docteure en sociologie. Chercheuse associée au GSPM/EHESS, elle est chargée de cours en science politique à l’Université Paris-Dauphine. Co-fondatrice de l’IRESMO (Institut de recherche sur le syndicalisme et les mouvements sociaux), elle est l’auteure, entre autres, de Anarchistes (La ville Brûle, 2009), Les grammaires de la contestation (La Découverte, 2010) et de L’anarchisme dans les textes (Textuel, février 2011).

[3À signaler un autre article d’Irène Pereira (« L’actualité d’une idéologie de la Belle époque : le syndicalisme révolutionnaire ») portant sur l’exemple de Sud culture et du Sub.
http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2050

[4responsabilisation