/ Réflexions : S’extraire de la porcherie

S’extraire de la porcherie

« Nous sommes les enfants de notre paysage. » Lawrence Durrell


Contribution /23 octobre 2018   

Réflexions


Une falaise indocile du littoral recrache des tonnes de déchets sur ses plages de galets.
Ce paysage malséant pour les riverains, promeneurs, ou nageurs, raconte notre douce sauvagerie. Pendant plus de cinquante ans, trois millions de mètres carrés de déchets ont été déversés à l’aplomb de la falaise, constituant un des 8 500 sites de décharge qui « parlent » sur le sol français. Petits arrangements crapuleux, largesse politique, lanceurs d’alerte sans voix, ou simple négligence administrative ? Que s’est-il passé pour qu’une telle porcherie soit tolérée ? Ironie du sort, ce sont maintenant des brigades de nettoyage qui ramassent à la main et portent sur leur dos deux tonnes annuelles de déchets recrachés au sol. Impossible techniquement d’extraire directement, à la verticalité de la roche, l’indigeste ferraille ou plastiquede nos inventions.
Des inventions indigestes dans le service public et particulièrement en psychiatrie, il n’en manque pas. La compression des unités d’hospitalisation, la déconstruction de la territorialité de secteur, le saccage des petites structures d’accueil, la destitution d’un savoir- faire et l’écrasement d’un savoir-être dans le métier mettent à nu un dispositif de soins unique au monde. La colère des soignants commence à s’entendre : grève des actes, de l’accueil, de la faim, suicides sur site. Des collectifs se mobilisent pour dénoncer la contention, l’isolement et la maltraitance exercée sur tous, patients comme équipes. Un paysage de désolation et de honte, un point de rupture avec l’engagement politique d’antan : la gratuité du soin psychique et sa qualité faisant partie du contrat social.
Au quotidien, le hiatus effarant entre les injonctions tutélaires et la réalité du terrain devient invivable. Intimement, cette dissociation permanente entre principes et actes rend fou. Un vécu d’écrasement dans la chair, le rouleau compresseur avance. Mais pourquoi s’arrêterait-il ? Les ordres de Bercy, du ministère de la Santé et récemment du ministère de l’Intérieur sont suivis de faits. Attaquée par le paradoxe additionnel d’austérité et de modernité, la psychiatrie l’est jusque dans sa pensée. Du « protocole fourre-tout », du « handicap pour tous », du « sécuritaire partout » s’implantent tranquillement dans les corps et les esprits ; une politique de contrôle menée par la Haute autorité de santé, les Agences régionales de santé et maintenant l’Intérieur. Personne ne bouge, les élus ricanent, les nantis se goinfrent, les oubliés sont écrasés, tout baigne dans la porcherie. « Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie (...). Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate. » Cette tirade de Gilles Deleuze et Félix Guattari figure en exergue du dernier ouvrage de leur ami philosophe mathématicien, Gilles Chatelet : Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marché. Il y a 20 ans, ce pamphlet satirique tirait à boulet rouge sur les dérives de notre temps. L’auteur y décrit des formes d’oppression douce comme la pantomime du positivisme dans la sphère publique comme politique. Il s’intéresse de près aux routages de la communication, mais surtout au discours comme forme de domination. C’est-à-dire l’usage de la langue travaillée par le pouvoir comme le souligne Roland Barthes. Son but, neutraliser ses ouailles en délivrant un discours concocté de langue de bois, d’éléments de langage. Cette novlangue s’insinue telle une prédation, évitant toute controverse démocratique par effet de masque du réel qui se trame en dessous. Ce leurre maintient le troupeau en masse apathique. En complément de ce décervelage, « goinfrerie et festivité » feraient de nous des porcs. Perméable au marché au lieu d’y être résistante, la démocratie, mais surtout ses sujets ont perdu le cap.
En 2018, l’évolution de la pédopsychiatrie aurait de quoi inquiéter, puisque s’annonce très insidieusement une dématérialisation des soins par fermeture des lieux et diminution des équipes. A contrario, le démantèlement des politiques sociales sur l’axe de la prévention grossit le nombre des demandes de suivi en pédopsychiatrie. Peu importe ! L’autorité gestionnaire s’apprête à inaugurer « le virage inclusif ». En résumé, tout le monde reste chez soi. Ce sont les soins qui viennent à domicile, délivrés grâce à des plates-formes de services. En sous- main, il faut entendre réduction drastique des moyens donc du temps thérapeutique. En perspective, une mécanisation du soin psychique réduit au tri symptôme- diagnostic-traitement qui sera exécuté par du personnel navigant flexible et impersonnel. Une avancée bien sûr pour les enfants en grande souffrance psychique ! Visée politique également aux antipodes de la demande des familles d’ouvrir plus de structures d’accueil et des alertes répétées des praticiens croulant sous les demandes de suivi. En attendant, pour chaque petit qui rencontre un psy dans un Centre médico-psychologique, plus aucun acte de soins n’est adossé à une confidentialité irréprochable. À la décharge, tous ces principes du secret !! Le numérique est La solution. L’hôpital numérique vise au partage dématérialisé de données médicales, il faut entendre que tout ce qui est écrit dans le dossier patient informatisé est gravé dans le cosmos. L’atout ? Une « traçabilité des parcours de soins » ineffaçable ! Pour cela, tout le bastringue de chaque ordinateur de chaque clinicien de chaque hôpital constitue des bases de données qui sont aspirées pour être envoyées dans des « warehouses », des entrepôts icloud localisés aux États-Unis. Un prix locatif intéressant à connaître en ces temps d’austérité des dépenses, sans parler de l’exposition aux cyberattaques, ultime monnayage. Nous sommes donc à la pointe de la marchandisation humaine. Pour clore ce paysage, le gavage médicamenteux et le dressage cognitif sont validés comme progrès de la pédopsychiatrie ; mais surtout tenus incontournables d’une pédagogie efficace. Sa base, un scientisme douteux qui s’appuie sur le modèle cybernétique pour décrypter la pensée, simple cartographie de connexions neuronales. Bientôt, de très innovants robots de l’intelligence artificielle feront mieux que les psychanalystes ! Tout va bien, personne ne bouge. La porcherie de la résignation est la plus sûre. Sans utopie salutaire ni intelligence politique, irons-nous jusqu’à bannir les misères humaines et sociales « qui coûtent un pognon de dingue » ? Les enterrer ? Elles finiraient par apparaître sur un flanc de montagne, tels des déchets inacceptables venus de nulle part. Quel type de brigades y serait alors dépêché ?
Je vous laisse inventer...

Sandrine Deloche
Pédopsychiatre

In : la revue Pratiques les cahiers de la médecine utopique. N°83. Octobre 18