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Pour l’exploitation du gaz de schiste dans notre pays !

Cyrille Gallion /4 mars 2014   


Ce texte vise à essayer de raccorder la vision écologiste avec, sinon de la raison, du moins de la cohérence.
Il y a souvent dans la contestation citoyenne des modes. Certains se ruent là où il y a de la lumière ! Après l’anti-nucléaire, les OGM, après les OGM, le gaz de schiste, et ainsi de suite, sur plusieurs décennies ont voit des militants, parfois les mêmes, zapper les luttes précédentes où pourtant les problèmes persistent et se ruer sur les prochaines…

Combien de militants antinucléaires ou anti-OGM ne font plus rien contre la centrale nucléaire locale ou ne se renseignent plus sur d’éventuels semis OGM et se ruent à Notre Dame Des Landes ?

Aujourd’hui c’est le refus à tout crin du gaz de schiste, plus précisément de son exploitation par fracturation hydraulique qui rivalise avec l’implantation d’un aéroport à NDDL. Tous ensemble contre l’exploitation du gaz de schiste en France !
Enfin justement ce n’est pas si clair…
Certains sont contre le gaz de schiste parce que c’est la source d’une énergie et qu’elle favorise un monde industriel. D’autres sont contre le gaz de schiste parce qu’à l’instar de l’ensemble des hydrocarbures, il participe aux causes du réchauffement climatique. D’autres encore, minoritaires, sont des MTT, militants tous terrains anticapitalistes, qui s’investissent dans cette lutte comme dans d’autres pour tenter de montrer les contradictions du capitalisme et de fédérer un mouvement de fond. Enfin une majorité de personnes le sont car elles en devinent les dégâts potentiels, parfois imaginaires, mais le plus souvent réels. Parmi cette dernière catégorie, la plus importante part refuse le gaz de schiste car son exploitation pourrait se faire à proximité de chez elle et souvent uniquement pour cette raison !
Majoritaires parmi la majorité des opposants, ces individus peuvent être qualifiés du sobriquet désormais connu de : « Nymby » : « Not in my backyards » que l’on peut traduire par « pas dans mon jardin », ou plus littéralement par, « pas dans mon arrière court ».

Reprenons nos catégories d’opposants.
La première catégorie relève de ce que l’on peut nommer les anti-industriels. Pour les plus caricaturaux ils refusent par définition la division du travail, ses inconvénients et ses avantages. Quitte à vivre en autarcie. Libre à eux, mais le refus de la division du travail conduit au sur-travail pour produire peu. Gardons à l’esprit qu’un ouvrier français, exploité, abîmé par le salariat vit en moyenne une fois et demi plus vieux en bonne santé qu’un indien d’Amazonie ou un aborigène d’Australie vivant sans contact avec le monde industriel. De plus cette fraction a parfois une attitude quasi-religieuse vis à vis de la nature. Sans généraliser cette caricature volontairement provocatrice, le problème est que personne ne peut et ne doit imposer un modèle de société, ni dans un sens, ni dans un autre. Ceux qui préfèrent les environnements pavillonnaires et le consumérisme ne sont pas plus à mépriser que ceux qui préfèreraient des habitations isolées, en bois, pailles ou autres et privilégient la sobriété…et surtout toutes les hypothèses entre ces deux « modèles » doivent pouvoir exister et coexister.
La seconde catégorie est celle des écologistes, anticapitalistes ou non, qui s’inquiètent à juste titre de deux choses.
La première réellement problématique est celle du basculement des équilibres climatiques, de leurs répercussions sur les écosystèmes, voir le geosystème lui même, en raison du réchauffement global. Les conséquences du réchauffement climatique vont être terrifiantes, meurtrières et balayer nombre d’entre nous ! Par contre, soyons tristement réalistes : le réchauffement actuel est la conséquence de la production passée. Selon les éléments, la latence peut être de plusieurs dizaines d’années. La production de la seconde moitié du XX siècle va démultiplier ce réchauffement dans les années à venir. Quand à la production actuelle des rejets atmosphériques (industrie et élevage, CO2, méthane), qui voit des pays comme les USA passer en second plan derrière la Chine, ses conséquences vont exploser dans quelques décennies. Le gaz de schiste, ou plutôt son exploitation, ne représente que quelques % qui malheureusement ne changeront rien en pratique.
Tentons une image : Le réchauffement climatique vous pouvez le comparer à un camion garé en haut d’une montagne, dans le sens de la pente descendante, dans le quel on charge des cailloux et à qui ont fait sauter la cale en bois qui le retenait…le gaz de schiste, ou son exploitation, c’est rajouter un caillou dans la benne. Sa non exploitation c’est à la limite tenter de remettre une cale sous un camion dévalant la pente à pleine vitesse…
C’est sympathique mais cela ne changera rien. A la limite il y a un effet pédagogique pour les classes moyennes supérieures : celle de les culpabiliser sur ce qu’on fait leurs parents et grand parents, et encore, les arrières grands parents des actuelles classes moyennes brésiliennes ou indonésiennes n’y sont pas pour grand chose.

Les écologistes sont plus pertinents sur le second point : les conséquences sur les écosystèmes autour des points d’exploitation. En premier point, citons le moins important : un impact sur le paysage par la construction d’un site industriel, mais ceci comme toute usine, carrière, mine, ligne de chemin de fer, autoroute… Il faut relativiser ce point : cette destruction est réversible, en quelques décennies ou alors toutes constructions humaines devraient être condamnées y compris nos habitations. Quelques espèces disparaissent à chaque construction mais la disparition des espèces va être à 90% dans les décennies et siècles à venir la conséquence du réchauffement et de la déforestation et non de la construction du seul fait d’infrastructures. Quant à l’aspect esthétique, j’y reviendrais dans le point suivant, car ce n’est pas ce qui préoccupe la plupart des écologistes.

Non ce qui préoccupe le plus les écologistes dans l’exploitation du gaz de schiste, ce sont les conséquences sur l’eau douce. La pollution des réserves d’eau potable par l’injection en grande quantité d’eau avec l’adjonction de nombreux (centaines) adjuvants chimiques destinés à faciliter la séparation de l’hydrocarbure de la roche. Cette technique est tout à fait inquiétante et de nombreuses études en démontrent les dangers. Mais nous y reviendrons, car sur ce point aussi il faut être cohérent.
La troisième catégorie des contestataires ont raison et ont tort en même temps. En tant que militants anticapitalistes (anarchistes, trotskistes…) il est toujours important d’être présents sur les terrains des luttes et de tenter d’y apporter une vision d’ensemble, de rappeler que le système à combattre est celui du salariat et de l’exploitation capitaliste. Par contre, il règne une ambiguïté à faire croire, qu’un combat contre le gaz de schiste (ou NDDL) est symbolique d’une lutte contre le système capitaliste. Le combat contre les dégâts sur l’environnement est à notre sens suffisamment pertinent en lui même. La destruction de l’environnement n’est pas le propre du capitalisme, ni même de la société industrielle. Des destructions importantes ont débuté avec l’apparition et le développement de l’agriculture au néolithique au proche orient notamment. Une partie de la désertification de la méditerranée est le résultat de l’activité humaine pendant l’antiquité (Espagne Romaine…). A la décharge de ces acteurs ceci s’est fait sur des millénaires ! De surcroît les différents courants ouvriers communistes y compris anarchistes, n’ont jamais été anti-industriels, et ont toujours prôné toute division du travail qui pouvait apporter du confort matériel et supprimer du travail abrutissant. L’exception des anarchistes crudi-végétaliens qui montaient dans les arbres pour y vivre dans la première décennie du XX siècle (courant naturien) confirme la règle.

Mais en fait et vous l’aurez deviné, le propos de l’article concerne surtout la quatrième catégorie. Celle des opposants hic et nunc à l’exploitation du gaz de schiste. A la différence des trois premières catégories d’opposants, cette dernière se mobilise essentiellement quand la question se pose dans son environnement proche. Selon les spécimens de cette catégorie le périmètre de la définition d’environnement proche peut aller de quelques centaines de mètres à la taille d’un département. Une partie de cette population a des propriétés remarquables : Une fois mobilisée sur un sujet, par exemple le nucléaire, elle va se mobiliser sur tout autre sujet arrivant dans son périmètre (éolienne, carrière, exploitation agricole, élevage canin etc.). Par contre, la préfecture (ou une autre institution), éloigne le même sujet (nucléaire) de quelques dizaines de kilomètres et hop, le spécimen retombe dans sa léthargie de citoyen électeur qui se réveille un dimanche toutes les quelques années. Les premières fois que l’on voit cela, on se dit que ce n’est pas une règle universelle, et bien si ! Tout comme la gravitation, ou la force électromagnétique faible, on peut reproduire l’expérience à l’infini et constater que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

La contestation à l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique connaît de manière très forte ce phénomène de Nymby.
Que conteste cette partie de la population dans l’exploitation du gaz de schiste ? Le refus des produits manufacturés, de l’automobile ? Que nenni. Elle dénonce peut être les risques du réchauffement climatique et ses conséquences sur les habitants de la Polynésie qui vont perdre leurs pays par noyade ? Non, elle n’en a rien à battre. La vérité ? Elle a peur que lorsqu’elle va mettre un briquet allumé sous son robinet, que l’eau ne s’enflamme ! Avouer que pour avoir l’idée de mettre le feu au robinet de la cuisine... En fait, c’est que cette population l’a vu à la Télé, eh oui, comme la pub : « vu à la TV ! ». On devine déjà le niveau d’autonomie, de révolte du spécimen…
Ce qu’elle conteste aussi, à part avoir un peu de flamme dans l’évier (ce qui à Noël peut être très sympathique), c’est qu’elle voit de sa fenêtre ou en emmenant les enfants à l’école, les derricks à côté de chez elle, et puis tous ces camions qui vont passer. « On est pu chez nous ! ».
Ces mêmes personnes, ou à peu près, qui portent plaintes en découvrant après leur installation en milieu rural que horreur, il y a des tracteurs, des odeurs d’animaux, des chants de coqs…et qui malheureusement gagnent de plus en plus leurs procès…
Cette population est La population, elle est moyenne, ni de droite, ni de gauche. C’est elle qui consomme sans restriction, selon ses moyens et bien au dessus de ses besoins. (besoins en termes basiques). Cette population est le moteur du système consumériste mondialisé.
Se demande-t-elle comment sont produits et transportés les tee-shirt bon marchés qu’elle surconsomme ? Avec quel hydro-carbure ? Se demande-t-elle d’où provient l’essence et le gasoil qu’elle prend à la station essence ? Est-elle prête cette population à se priver un tant soit peu de son autonomie automobile ? Non !
Elle veut la bure, l’argent de la bure et le moine ! Surtout ne pas se priver, ce qui peut être légitime, mais surtout ne pas assumer les conséquences de sa non privation, ce qui n’est pas logique. Pour cette population, consommer du pétrole, du gaz (déplacement, chauffage, produits industriel) et refuser l’exploitation du gaz de schiste, c’est comme jeter ses ordures chez le voisin après avoir consommé. Et souvent elle l’assume ! Car il n’y a pas de « on ne savait pas », mais bel et bien un aveuglement volontaire des conséquences de notre consommation pour surmonter la schizophrénie. Il est même possible d’évoquer un cas de dissociation collective ou sociétale…
Les conséquences politiques, sociétales, environnementales de la production du carburant que nous consommons ici est bien plus grave que ce que ne serait celle de l’exploitation du gaz de schiste en France. Sauf que ce n’est pas sous leurs yeux, et en plus ce sont des étrangers. Ces derniers sont plus tolérants aux ordures, il y a un mélange implicite (mais pas si inconscient que cela) de reste de colonialisme et de racisme….

D’où viennent les ressources fossiles que nous consommons ici ?
L’uranium qui alimente nos centrales ? Niger, par exemple. Des adolescents y travaillent avec beaucoup, beaucoup moins de protections qu’ici…
Le pétrole consommé en France d’où provient-il ? L’Insee nous informe qu’il y a une forte évolution de la participation de l’Afrique à nos importations entre 2011 et 2012, et si le Nigéria et l’Algérie ont vu leur part baisser, celle du Gabon et de du Congo, ainsi que de la Libye (après un break) augmentent fortement. Les importations d’Afrique ont cru de 11% passant à plus de 20 millions de tonnes, quand l’ex-URSS redescend à 18 millions, le Proche Orient perd 20% et passe sous la barre des 10 millions et la Mer du Nord perd 33% à 6 millions.
L’Afrique augmente sa part, et dans ce qui nous intéresse, ce sont les zones les plus fragiles (peuplées, agricoles et avec des faunes et flores très riches).
Les rapports des scientifiques africains (et autres) sont nombreux pour dénoncer les dégâts de l’extraction du pétrole qui fait avancer nos voitures et nos tracteurs. Ironie des régions comme le Rutshuru (RDC) manquent de pétrole pour leur propre population ! Il suffit de lire pour cette région, le mémoire de Mousantou IYakaremeye Zirimwabagabo intitulé : Problématique de l’exploitation pétrolière sur la destruction de l’environnement dans le territoire de Rutshuru. Mais avant de voir les dégâts environnementaux et les conséquences sanitaires sur les populations, rappelons que la région des Grands Lacs est traversée de conflits permanents meurtriers en partie liés à l’exploitation des richesses (dont le pétrole) qui servent à notre consommation quotidienne. Les guerres de RDC ont fait plus d’un million de morts cette dernière décennie et vous saurez reconnaître que ces guerres sont les nôtres, nous en sommes la cause et en profitons ! Il n’y pas d’appétence particulière des populations locales pour être violées et tuées…
Nous pouvons citer les catastrophes humaines et écologiques au Tchad, (et conséquemment en Centrafrique, tiens, tiens…), en Angola. Mais en fait il suffit de s’attarder sur les études et reportages quasi-officiels qui ont lieu sur l’exploitation du pétrole au Nigéria.
A commencer par ce reportage d’Arte sur l’exploitation du pétrole : dans ce pays : http://artereportage.arte.tv/?l=1#/fr/nigeria . La malédiction de l’or noir !
A la lecture de ces différents documents, au visionnage de ces reportages, qu’il convient de regarder in extenso, nous attendons encore qu’un habitant de France ose nous dire en face, « je roule en voiture, en bus, ou en train, l’énergie qui me sert à me déplacer produit ces conséquences sur des peuples qui eux n’ont même pas accès à cette énergie et je maintiens que je suis contre l’exploitation du gaz de schiste dans mon pays ! » Dis autrement, « ces pays sont les poubelles de mon mode de vie et c’est comme cela, je l’assume ».

Soyons rationnel :
- soit nous refusons ici et maintenant (immédiatement) toute utilisation du pétrole : on ne se déplace pas, on ne consomme pas des aliments qui ont été produits avec des engrais (issu du pétrole) ni avec des tracteurs, ni déplacés avec des camions,
- soit en toute logique on exige l’exploitation du gaz de schiste ici au nom du moindre mal et du respect du produire local, consommer local…
Lorsqu’il y a des pollutions similaires, c’est bel et bien, ceux qui consomment qui doivent assumer les conséquences, nous tous en conviendrons. N’oublions jamais que l’industrie et les industriels ne produisent que des produits que nous acceptons de consommer…
Alors oui, il faut lutter contre la pollution que générerait le gaz de schiste, mais ne pas non plus accepter celle actuelle et lointaine qui est faite pour nous.
L’argument qui consiste à dire : « on est contre toutes les pollutions et la lutte contre le gaz de schiste met la société industrielle en face de ces contradictions, n’en rajoutons pas en ouvrant l’exploitation ici » est biaisée. Car ce n’est pas prendre en compte l’inégalité des richesses (à classe sociale équivalente) entre les nigérians (par exemple) et les français, ni non plus l’inégalité des normes de production, et surtout l’inégalité des droits à revendiquer et à lutter. Assassinés par les sbires de « nos » compagnies pétrolières est le sort de ceux qui bougent trop là bas…

Bien sûr vous aurez compris que nous ne sommes pas fans du gaz de schiste, a fortiori, si son extraction est peu avantageuse en termes de rapport énergétique (énergie reçue en rapport à l’énergie investie), mais si nous utilisons notre voiture (ou nous chauffons, ou nous éclairons…), nous préférons ouvertement que les conséquences soient assumées par nous et ici. En face d’une telle hypothèse, il est certain, que le développement des énergies renouvelables deviendra une urgence pour toutes et tous, tandis que si la pollution de nos actes reste lointaine…un certain nombre de personnes accepteront peut être mieux les éoliennes près de chez elles. Mais surtout, si à moyen terme, il faut produire et consommer différemment, l’urgence pour nous est d’arrêter le nucléaire dont toutes les conséquences (démocratiques, coûts, approvisionnements, déchets) sont au delà de celles de l’exploitation d’énergie fossiles et s’il doit y avoir énergie fossile, assumons là !

Et pour terminer, pour ne pas rester sur le seul volant consommateur, rappelons que le syndicalisme avant la première guerre mondiale, prônait la connaissance dans l’aspect consommation des modalités de la production, des conditions de travail notamment, des ouvriers. Les ouvriers consommateurs d’un produit s’inquiétaient des ouvriers producteurs de ce produit…mais c’était un autre syndicalisme.

Cyrille Gallion