/ Portraits : Paco Ignacio Taibo II "Je suis ce que je lis"

Paco Ignacio Taibo II "Je suis ce que je lis"

Contribution /30 décembre 2012   

Culture


Un soir d’octobre à Paris. Paco Ignacio Taibo II boit une limonade en terrasse, fume beaucoup (au point de se jaunir la moustache) et parle de Mexico Noir, une anthologie sur Mexico « le monstre urbain » qui vient de paraître aux éditions Asphalte. Un recueil réunissant des écrivains du D.F. (Distrito Federal) que Taibo dirige « par accident » : « La collection originale rassemblait surtout des villes nord-américaines. Je l’avais reproché à l’éditeur, il m’a confié le Mexico Noir ». Douze nouvelles inédites « pour faire de ce volume une vitrine du polar mexicain.
Mais ça n’est pas vraiment représentatif car la plupart de ceux qui ont participé sont bien meilleurs romanciers que nouvellistes ! Et une société aussi complexe, où la violence a des manifestations aussi diverses, mérite d’être raconté de façon plus étendue. Pour ma part, il me manquait bien cinquante pages pour dire ce que j’avais à dire… » Demeure tout de même le matériau riche et vivant d’histoires pour la plupart inspirées de faits réels, composant en mosaïque les reflets directs d’une réalité brutale. « On entend souvent dire que le polar est la meilleure littérature pour raconter le réel.
Cette idée me plaît, mais c’est un mensonge, car la littérature n’existe pas s’il n’y a pas de distance avec le sujet. »

- Est-ce pour cette raison que vous passez du roman à l’essai, du récit à la biographie (Pancho Villa, Che Guevara…) ?

Il faut trouver la meilleure manière de raconter chaque histoire. L’important, c’est d’avoir un minimum de respect envers soi-même en tant qu’écrivain : tu dois respecter tes obsessions, tes peurs, tes manies et surtout ne pas laisser les pressions extérieures t’influencer. Au Mexique, la pression des lecteurs sur les écrivains est immense. Dans la rue, j’entends tous les jours “Hey, Paco, écris un roman sur ça ! », “Paco, pourquoi tu n’écris pas quelque chose sur ça ?”… Cette pression s’explique par le rôle très important, et même surévalué, que jouent les écrivains dans le pays, qui apparaissent souvent comme le seul recours après l’échec de l’information journalistique, de la sociologie, de l’interprétation politico-historique. Alors il faut nous protéger de cette pression, parce que la littérature doit prendre un certain chemin, et que la pression te fait changer de chemin.

- Vous avez l’impression que l’écrivain comble un manque de journalistes ?

Les journalistes font leur travail, mais le problème se résume par la théorie de l’iceberg : 30% de la glace est visible, 70% est invisible, cachée sous la surface de l’eau. Le journaliste travaille sur les 30% visibles, et encore, il n’en raconte que 10%. Ce n’est pas forcément de sa faute : au Mexique, il y a trop de choses occultées, masquées, de demi vérités… Le roman, par contre, a cette capacité de raconter les 100%. Seule la littérature parvient à aborder la complexité de cette matière informative.

- C’est l’avantage de l’écrivain sur l’historien ?

Je ne fais pas de la fiction quand je fais de l’Histoire, je fais de l’Histoire. Mais l’Histoire, encore faut-il la raconter. Le problème survient lorsqu’un historien est un mauvais narrateur : même s’il a réalisé une investigation rigoureuse, de très haut niveau, elle sera gâchée. Or si l’Histoire est mal racontée, tu n’arrives pas à transmettre l’information, tu la perds. Quand tu vois dans un livre d’histoire sept pages de statistiques, c’est que l’auteur ne sait pas raconter, qu’il a renoncé à sa mission. Les statistiques, ça se raconte. En renonçant à la narration, une partie des historiens traditionnels a renoncé à l’Histoire.

- Roman noir et Histoire ont beaucoup en commun. Beaucoup de vos romans mêlent d’ailleurs les deux genres.

Il y a du roman noir partout. Dans la vie de tous les jours, dans la vie de famille, il y a toujours quelque chose du roman noir. La question, c’est pourquoi un auteur de roman noir est capable de faire de l’Histoire ? La réponse est simple : en faisant des romans noirs, il a appris les mécanismes de l’investigation. Et quand tu as la logique du roman policier, tu te mets à penser avec cette logique-là : tu parviens à trouver les relations entre les faits, tu arrives à construire une logique là où, auparavant, il n’y avait que du chaos.

- Alors vous pensez que vous seriez un bon policier ?

Je serais même un excellent chef de la police, un grand chef, pas un simple policier ! Par deux fois, j’ai participé à des investigations criminelles “pour de vrai”, et les deux fois j’ai trouvé la vérité. Dans les deux cas, il était clair que je voyais des choses que les policiers ne voyaient pas, ou ne voulaient pas voir.

- Dans la préface de Mexico Noir, vous êtes particulièrement véhément à l’encontre de la police. Cette attitude ne vous cause pas de problème au Mexique ?

Je suis toujours publié au Mexique, même si je ne suis pas recommandé par l’Office du tourisme… En ce moment, je participe à un débat public d’ordre politique, pour tenter d’obtenir que le chef de la police soit élu, et non plus désigné. Car si la moindre ville de bouseux du Texas peut élire son shérif, pourquoi ne pourrait-on pas le faire dans une ville aussi merveilleuse que la nôtre ? Le chef de la police de Mexico m’a d’ailleurs envoyé un message (par l’intermédiaire de sa sœur) pour me demander d’être moins dur avec eux. Je lui ai répondu que c’était plutôt à la police d’être moins dure avec nous !

- Depuis quelques mois, on a l’impression que les habitants de Mexico reprennent le dessus, notamment depuis ces manifestations suscitées par le poète Javier Sicilia. C’est le cas ?

Il ne faut pas séparer le cas de Javier Sicilia [1] de la guerre contre les narcos [2]. L’anthologie Mexico Noir a été composée juste avant cette guerre, qui a entièrement changé la perspective : tout à coup, la ville de Mexico est devenue un havre de paix comparé à la violence qui se déchaîne dans le reste du pays, et notamment dans le nord. Alors qu’avant, elle concentrait une grande partie de la violence, comme le montrent les nouvelles du recueil.

- Une violence quasiment endémique au Mexique, comme le fil conducteur de l’Histoire du pays.

Tout à fait. Mais il y a violence et violence. La violence des grands moments historiques est un phénomène qui change les choses, qui les bouleverse, les transforme. Mais ce n’est pas la même chose quand on parle de la violence quotidienne, de la violence familiale, ou des peurs d’une société face au conflit social. Une des clés du roman noir latino-américain, c’est qu’il tente de s’approcher le plus possible de la violence, avec une volonté d’exorcisme. C’est lié à un autre élément qui traverse le polar en Amérique latine : l’humour noir. Et ça, c’est très mexicain : si je parle de la mort, je mets une distance entre elle et moi, je m’en sépare. Si je ris d’elle, je l’éloigne. Tout le culte de la mort au Mexique repose là-dessus.

- Un mot revient fréquemment dans votre œuvre : “ombre”. A la fois l’ombre qui aide les bons à se cacher lorsqu’ils luttent contre les méchants, mais aussi l’ombre qui dissimule les méchants, comme une menace indéfinie mais toujours présente. Comme si vos romans tentaient de définir ce qu’est cette ombre.

Exactement. Et je rajouterais un troisième élément important : l’ombre symbolise aussi la manière dont le passé se cache dans le présent. Je suis de plus en plus obsédé par la question de savoir d’où nous venons et où nous allons – la seconde question n’ayant pas de réponse sans la première. Les grands moments de l’Histoire sont connectés à une projection utopique vers le futur, mais ils sont toujours connectés avec des éléments du passé. Je réfléchis beaucoup sur cette vision de continuité, d’héritage… Quels sont nos référents ? Si tu ne peux pas choisir ton grand-père, il va t’être imposé par la lignée familiale, et il risque d’être un vieux con. Alors que si tu choisis tes référents dans le passé, tu hérites de choses merveilleuses. Moi, mon grand-père, c’est le Comte de Monte-Cristo ! C’est tout de même mieux qu’un grand-père qui me dirait des conneries du genre “Il faut réussir dans la vie ». Jamais le Comte de Monte-Cristo ne me dirait ça.

- D’où l’importance, fondamentale selon vous, de la littérature, des livres et de la lecture ?

Je suis ce que je lis. Et dire que la littérature fait partie d’une autre dimension est complètement erroné : la littérature c’est la vie, et pas autre chose. Il n’y a pas le monde fantastique d’un côté et le monde réel de l’autre. Lire c’est une partie du monde réel, ça s’incorpore au monde réel. Je suis que je suis parce qu’à l’âge de cinq ans, je lisais Robin des bois. De la même manière que je suis qui je suis parce que je pense que le président du Mexique est un idiot. Lire, c’est une partie d’être.



Lire également Archanges (12 Histoires de révolutionnaires sans révolutions possibles) Paco Ignacio Taibo II





PS :

Source : laccoudoir.com
Propos recueillis à Paris en octobre 2011 par Mikaël Demets et Clémentine Thiebault. Traduit de l’espagnol par Tania Brimson.



[1Le 28 mars 2011 le fils du poète Javier Sicilia est assassiné. Après une lettre ouverte et la lecture publique d’un poème dédié à son fils assassiné, Javier Sicilia annonce qu’il ne pourra plus écrire d’autres poésies : « L’assassinat brutal de mon fils (… ) s’ajoute à ceux de tant d’autres jeunes hommes et jeunes femmes assassinés dans tout le pays, en long et en large, à cause, non seulement de la guerre déclarée par le gouvernement de Calderon contre le crime organisé, mais aussi en raison de la pourriture qui s’est emparée du cœur de la mal nommée classe politique ainsi que de la classe criminelle. » Il prend alors la tête de manifestations exigeant l’arrêt du “climat” de violence à Mexico.

[2Le 12 décembre 2006, le président Felipe Calderón envoie plus de 5 000 militaires dans l’État du Michoacán afin de reprendre aux cartels de la drogue les territoires qu’ils contrôlaient. Une opération présentée comme une première dans la lutte contre le narco-trafic au Mexique en raison de l’implication de l’armée dans ce que le gouvernement a qualifié de « guerre ». À partir de ce moment, l’envoi de troupes dans les différents États de la Fédération s’est accentué au fur et à mesure de l’augmentation des décès liés au trafic de drogues. Plus de 28 000 dans le pays entre l’arrivée au pouvoir du président Felipe Calderón fin 2006 et septembre 2010, en octobre 2011.