Mise en demeure

« Ordre du confinement ! Au bercail les enfants fous, les terribles, les tornades, les déjantés »

7 avril 2020 - Contribution

« Ici on accueille des enfants à part, en journée seulement. Le jardin est une respiration adossée, un lieu d’espacement. Gambader, faire la toupie, gratter le sol, fouiller les environs, regarder les insectes, jouer avec l’eau, sentir le soleil, tout autant de saisies fortuites qu’ils feraient à l’accoutumée mais là rien. Ils sont absents. Ordre du confinement ! Au bercail les enfants fous, les terribles, les tornades, les déjantés. Rideau. »


Par Sandrine Deloche. Médecin pédopsychiatre

Ce gamin là déambule sans cesse, au pas de course du matin au soir. Le mouvement est parole, le balancement sa ponctuation. On le dit indifférent au monde, confiné en lui-même. Le chant des oiseaux, le vent dans les branches, la vie humaine aux alentours, il les entend à la mesure de sa fuite. Ce qu’il aime par-dessus tout c’est l’eau filante, celle qui coule et dévale jusqu’au grondement. Ce tumulte, à l’oreille à l’œil, restera sa prédilection. La course du brouhaha aquatique cognée de lumière devient force parlante. Sa trouvaille. Enfant sourcier ? Il l’est sans le savoir, reconnaissant l’eau sous terre jusqu’aux points de sortie. Il a trouvé l’endroit comme ça, au pied d’une source. Un coin perdu dans les Cévennes devenu son territoire à parcourir, son existence sans mot.

« Janmarie est mon maître à penser » dit Fernand Deligny  [1]. C’est le monde à l’envers ! À la source, l’homme, cet original soustrait l’enfant de l’institution où il est voué à l’incurabilité. Il est désigné arriéré mental, sous clef. Le néant au carré. Les murs qui cognent dur sur le ciboulot pour la vie entière quand on a 10 ans ce n’est pas tenable. On imagine quelque chose comme ça autour de la décision de tenter autre chose. L’histoire mentionne un indice avant leur rencontre. Fernand Deligny lit l’ouvrage du docteur Itard à propos de l’enfant sauvage Victor d’Aveyron, décrivant l’échec de la science à faire entrer l’enfant des bois dans le langage.

Fernand Deligny parcourt sa vie loin des sentiers battus et par voie de conséquence, fait des trouvailles qu’il appelle tentative. « Une tentative n’est pas une institution en ce sens que la tentative est un petit ensemble, un petit réseau très souple qui se trame dans la réalité comme elle est, dans des circonstances comme elles sont, allant même à la rencontre d’événements assez rares qui ne peuvent pas être créés arbitrairement.  [2] »

D’abord en 1933, il atterrit à Armentières, instituteur dans un asile pour adolescents arriérés et délinquants. Iconoclaste, il desserre l’étau carcéral pour une vie de plus en plus au dehors. Il instaure aussi des activités qu’il juge hautement thérapeutiques comme le chant, le sport, la peinture. Le résultat est là et le sauvetage opère. Puis en 1948, il s’engage auprès d’adolescents multirécidivistes et crée la grande cordée. Dans toute la France, il pose des relais et envoie ces jeunes auprès de travailleurs sociaux pour faire advenir un projet de vie. Là encore, la mise en acte-la main tendue-le pied à l’étrier donne lieu à un sauvetage par centaines. Chapeau bas. En 1969, autre virage, direction les Cévennes, là en présence de Janmarie, il crée un accueil pour enfants sans langage. Des autistes profonds dira-t-on. Son sujet, leur fournir un milieu à part, ouvert sur les alentours et surtout sur l’aléatoire. Expérimenter avec eux une vie coutumière. Une vie collective au grand air, à tous vents, loin de toute assignation savante. Il se méfie de la connaissance, s’en tient à distance jusqu’à la déconstruire. Ils travaillent ensemble, hommes et femmes, à fabriquer du temps quotidien fait d’espaces au rythme de tâches élémentaires. Les enfants sont autour. Regard furtif-cécité ardente, main tendue-cris-morsures, tête qui dit non-corps qui dit oui, un pas en avant-deux en arrière…À l’infini des tentatives du moindre geste forment des boucles, des cercles, des lignes vers une participation laissée à l’initiative. Le faire est à disposition, et s’imbrique dans l’évidence silencieuse du vert nature et des saisons. La modestie quant au but se voit par le calme de la présence perpétuelle située à côté. Pierre-feuille-ciseaux n’existe pas mais c’est sans importance.

Ici c’est le printemps, celui qui restera dans les mémoires. De la fenêtre de mon bureau, je regarde le jardin désert, sans horizon à l’infini, ni grand air. Des façades en U et un petit atelier au fond délimitent ce territoire. Ici on accueille des enfants à part, en journée seulement. Le jardin est une respiration adossée, un lieu d’espacement. Gambader, faire la toupie, gratter le sol, fouiller les environs, regarder les insectes, jouer avec l’eau, sentir le soleil, tout autant de saisies fortuites qu’ils feraient à l’accoutumée mais là rien. Ils sont absents. Ordre du confinement ! Au bercail les enfants fous, les terribles, les tornades, les déjantés. Rideau. En un seul morceau, le soin entrepris s’est arrêté. Comme une réanimation qu’on débranche. Oui du même ordre, aussi vital, mais là c’est pire sans concertation ni décision collégiale. Vous imaginez la tête des réanimateurs si l’on stoppait les machines ? La tête des balcons à 20h ?

Soigner la folie a toujours été un art mineur en médecine ou ailleurs. Le risque de mort psychique personne ne l’entend vraiment. Alors, par la force des choses, le soin coupé s’est dématérialisé pour tenir au bout du fil tous ces enfants et leurs familles suivis. Un fil aux écrans alléchés que nous combattions ardemment depuis quelques années. Pédiatres, éducateurs, psychologues, psychiatres avons alerté haut et fort des désastres engendrés par cette came d’écran. Pour la santé des enfants, nous tenions la visée de remettre absolument du charnel, de la sensorialité, du dessin, du bricolage, des balades, du mouvement vers des environs parlés et au-delà. Vers des horizons oubliés à restaurer avec soin. Oui promulguer un retour à l’imaginaire de l’enfance, à la terre sans ces machines labyrinthes pouces en avant et cerveau colonisé. Rideau. Chacun chez soi avec l’expansion du désastre. Puisque nous-mêmes nous y sommes livrés et sans compter. Un saut fantastique vers le futur pour le sorcier de la dématérialisation. Un pli d’écrasement organisé par la peur et la désinvolture politique d’avoir ligoté, voire étranglé la Santé pour tous et celle de chacun. Pas de masques en stock, pas de tests en quantité, pas de renfort auprès d’équipes jusqu’alors méprisées maintenant épuisées. Pas de poing levé pour dire stop au confinement total, revers de l’inconséquence criminelle appelée « état d’urgence sanitaire ». Quelle fable dirait au mieux l’absurdité du moment du sol au plafond, annulant toutes les singularités jusqu’aux plus fragiles. Seul à crever ou crever seul. Naître autour de 2 et peut-être moins. Foutre tous les gosses derrière leur tablette numérique et faire l’école. Distendre le nouage des générations en laissant les anciens à leur plus sèche existence mais il faut dire « protégés ». Démanteler les passions, elles peuvent attendre ces folles impatiences. Arrêter les soins qui peuvent « attendre » par solidarité ! Le coup de ce figement, désertification du socle commun, de ses rites jusqu’au soin porté à autrui avec de tout ce qui borde la vie en dehors des murs va coûter combien de vies ?

Avant le confinement déjà, ils voulaient faire la peau à la singularité de certains enfants, à des lieux aussi, les centres médico-psycho-pédagogiques, les instituts médico-éducatifs, les hôpitaux de jour pour enfants. Parce que jugés inefficaces, déviants, irrigués par de mauvaises théories comme la psychanalyse ou la psychothérapie institutionnelle. Dans cette guerre déclarée, l’imposition de protocoles, d’évaluations qualité, de leur mépris, leurs bottes hors sol sonnaient le sombre retour des esprits ordonnés qui prônent le grand ensemble à l’identique, sans variable d’ajustement. Du global aligné dans les cases tuant à petits feux les métiers du vivant. Dans cette logique, « remplir vos actes », ce n’est plus s’engager auprès d’humains à soigner, c’est entrer un code dans une machine. Du chiffre, des flux, du codage, marre du temps dévolu à ce non sens. Dorénavant c’est non, ça doit cesser pour de vrai.

Garder sa colère, faire œuvre de désobéissance et ne pas dormir. Inlassablement avoir à l’esprit ceux qui ont osé soigner autrement en inventant des lieux d’accueil loin des ordres pour aller de l’avant. Avoir en mémoire ces résistants et penser déjà à demain qui ne doit pas s’ouvrir comme hier. Oui avoir une colère d’avance et « ne pas fuir l’inaccompli qui gît au fond de nous  »  [3] pour laisser advenir ce qu’il y a à tenter. La matérialité vive d’un espace-temps nouveau pour chacun à la manière dont Fernand Deligny en parle : « cette petite parcelle tout à fait minuscule du globe terrestre où marchent et courent des enfants dont les trajets sont tracés, ligne d’erre, ne prétend pas ensemencer toute la surface et ne tient pas du tout à une globalité où l’absolu idéologique se retrouverait endémique. »  [4]

Quelle(s) « tentative(s) » serions-nous capables de proposer à nos existences au sortir de cette mise en demeure ? D’elle, ce gamin-là y aurait-il survécu ? Et tous les autres ?
Sandrine Deloche. Médecin pédopsychiatre, le 29 mars 2020
Collectif des 39, collectif Pour printemps de la psychiatrie.


[1Richard Copans, Monsieur Deligny, vagabond efficace, film documentaire, 1974.

[2Fernand Deligny, Œuvres, Paris, l’Arachnéen, 2007, p 705.

[3Nastassja Martin, Croire aux fauves, Verticales, Gallimard, 2019, p 99.

[4Fernand Deligny, cartes prise et carte tracée, in l’Arachnéen, 2007, p 138.