La quête de l’ultime

10 décembre 2020 - Léo S Ross

Curieuse activité que la course au large.
Pour avancer au plus vite, il faut sauter de dépression en dépression. Courir les océans est une confrontation à l’espace et au temps, dit Thomas Coville en préface. Quoi de plus ? Je veux dire, se confronter à l’espace et au temps n’est-ce pas, essentiellement, la vie ?
Ensuite, Alexandre Chenet et Renaud Garreta prennent la barre et nous emmènent dans le sillage d’un grand projet que le marin a tenu à bout de bras pendant des années : une course autour du monde en solitaire, en trimaran classe ultime, des monstres devenus volants. Son projet marquera peut-être davantage l’histoire que son record, au premier plan de la bande dessinée. Cette nouvelle course, Brest Océans, partira, si tout se passe bien, en 2023.
C’était pourtant déjà un sacré tour de force, ce record. Le tour du monde en solitaire, en multicoque. Coville le prend en 2016 en 49 jours et 3 heures, après des années d’efforts. Moins de 50 jours, moins de deux mois pour faire le tour du monde en bateau (les hommes de Magellan, en 1519-1522, mirent près de trois ans)
Au fil du livre on comprend de quoi il s’agit. Seul, au gré des fortunes de mer et des hasards de la météo, une course contre les options de routage que tu n’as pas choisies.
La bande dessinée détaille ces extraordinaires machines que sont les trimarans géants, capables d’aller plus vite que le vent qui les pousse ; mais le cœur de sa narration est l’homme, son physique, ses mystérieuses douleurs, son mental ; et l’homme dans ce type d’aventure est plusieurs en un : son équipe à terre le prolonge littéralement, consolide un sang froid qui, seul, serait peut-être compliqué à tenir pendant 50 jours sans discontinuer.

Avec pudeur – une pudeur de marin ; très cliché, mais réel – le risque est abordé, aussi. L’accident. Parfois je pense que l’immense puissance indifférente de la mer force ceux et celles qui la parcourent à l’optimisme. Ils prennent des dépressions, mais avez-vous en tête des marins dépressifs ? Retour sur l’accident : s’il est bien analysé, il devient une « source d’invention et de création » (p. 31). C’est-à-dire qu’il peut être fertile.
Pour éviter l’incident, se méfier de ses propres élans : il faut « se protéger de son courage », en gardant toujours la raison à portée de main dit son routeur en chef, Jean-Luc Nelias.
C’est une grande épopée, et pourtant il n’y a pas de grand drame. Pas de chavirage brutal, de sauvetage héroïque ou de grande frousse glacée en frôlant un iceberg. Les auteurs placent la barre haut, loin au-delà d’un sensationnalisme facile et vite consommé, vite oublié. Et ça marche.
Il se trouve que je connais bien Alexandre Chenet. Nous avons passé quelques mois, il y a quelques années, à l’aventure. Il est structurellement moins intéressé que moi par la compétition. En tout cas pour lui-même. Je trouve le paradoxe enivrant : il fallait peut-être un tel homme, que la première place indiffère, pour saisir au mieux cette grande compétition contre le temps qu’est un record. C’est très réussi.
Et c’est beau. Il y a des moments et des phrases superbes, comme lorsque Sodebo, le catamaran de Coville, double le Cap Horn (p. 53) : « Je ne me sens pas bien ici, mais je m’y sens à ma place ».
Ou encore : « La bienveillance n’est pas la charité, c’est entendre la singularité et la soutenir » (p. 63)
Il y a dans la course au large quelque chose qui manque au record : la course refait du collectif sur les plaines solitaires de l’océan, la course refait une communauté, fut-elle en compétition. Face à la solitude de l’océan, c’est une belle perspective de solidarité (le récent sauvetage d’Escoffier par Jean Le Cam au sud de l’Afrique du Sud en atteste). J’attends avec impatience la course de 2023. Je saurai qui suivre avec attention. Et j’attends de nouvelles pages de Chenet et Garreta. Ceux qui sont en ce moment dans l’océan Indien en pleine circumnavigation en solitaire et en compétition y travaillent probablement.

Thomas Coville - La quête de l’ultime
Scénario : Alexandre Chenet
Dessin et couleur : Renaud Garreta
Dargaud, 2020
112 pages