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de la classe ouvrière

La diabolisation
 
de la classe ouvrière

AutreFutur /4 février 2012   

Précarité - Réflexions


Owen Jones, CHAVS, The Demonization of the Working Class, Verso, 2011.

Cet essai du jeune auteur britannique Owen Jones, succès surprise de librairie en Angleterre, ne peut qu’intéresser les syndicalistes qui essaient de comprendre les transformations du capitalisme et surtout de critiquer les représentations sociales dominantes qui contribuent à le justifier. Plus particulièrement, l’objet de ce livre est de se pencher sur les représentations attachées à la classe ouvrière en Grande-Bretagne, qu’il annonce, dès le titre, comme « diabolisée ».

(article paru dans Autrefutur N°3 -Nov 2011)

Le point de départ de la discussion est fourni par la popularité chez les britanniques de l’expression, péjorative et moqueuse, « chavs », que l’on peut situer quelque part entre « prolo » et « racaille ». L’ouvrage débute d’ailleurs par un souvenir de l’auteur, concernant une soirée passée dans une partie « gentrifiée » de l’Est de Londres. Il se surprit alors à se trouver bien seul, dans cette société mixte en terme de « genre » et d’« ethnie », plutôt « centre-gauche », à ne pas rire à une plaisanterie sur les « chavs ». Le spectacle de personnes, généralement issues de confortables classes moyennes et devant à cette origine beaucoup de facilités de parcours, en train de se gausser d’hommes ou de femmes au chômage ou travaillant souvent aux caisses des supermarché, dans le nettoyage ou la restauration rapide était-il si désopilant ?
Une partie du travail d’Owen Jones consiste dès lors à montrer que cette attitude, socialement acceptée, se décline, en fait, dans beaucoup de sphères de la société britannique. L’interrogation sur les « chavs » est donc surtout considérée comme le signe d’un phénomène plus général. L’expression elle-même connait d’ailleurs un usage assez flou. Elle désigna initialement les jeunes des milieux populaires habillés en survêtement et connotait l’idée d’un consumérisme vulgaire, à opposer au charme discret de la bourgeoisie. Désormais, elle condense tous les traits négatifs associés à la classe ouvrière : comportement violent, fainéantise, adolescentes enceintes, racisme, alcoolisme, etc. Elle assimile finalement l’idée de pauvre à celle de bon à rien, se donnant libre cours sans complexe, souvent à propos de la « classe ouvrière blanche », presque définie par un racisme supposé qui autorise à la mépriser ouvertement. Plus généralement, ces représentations tendent à justifier les inégalités sociales et la place inférieure qu’occupe les membres d’une classe de la société, caractérisée a priori par son incapacité profonde.
L’auteur n’a pas trop de mal à montrer que cette représentation négative est complaisamment relayée par les médias, où la vie des classes les plus pauvres est souvent appréhendée, avec froideur, sous l’angle de faits divers relativement glauques et crapuleux, se répercutant sur l’image de l’ensemble des communautés. Cependant, le livre ne s’arrête pas à tenter d’établir un tel constat. Il cherche plutôt à le remettre en perspective dans le contexte d’un accroissement continu des inégalités sociales lié à l’orientation des politiques économiques et sociales menées ces dernières décennies.


Pour décrire ces transformations récentes, qui ont affecté radicalement les conditions de vie de la classe ouvrière, Owen Jones n’hésite pas à parler de « guerre des classes ». Comme il le fait, du reste, remarquer, des conservateurs, pas toujours en « off », n’hésitent pas à reconnaitre eux-même qu’ils servent les intérêts des privilégiés. Dans les années 80, la prise de pouvoir de Margaret Tatcher coïncida avec une énorme offensive qui contribua, après la défaite des luttes, à désagréger non seulement les sources de subsistance et les institutions du monde ouvrier, l’industrie et les syndicats, mais aussi les aspirations et les valeurs collectives ouvrières. Tandis que la crainte croissante du chômage rend de plus en plus difficile la mobilisation des travailleurs sur le lieu de travail, la vision individuelle des difficultés, encouragée, se propage à la place de l’appréhension sociale et collective des problèmes. Plus question, désormais, d’être fier d’appartenir à « la classe » quand le problème se présente comme celui d’en sortir à tout prix. Chacun-e doit désormais se sentir le responsable de ses succès ou de ses échecs.
Les diverses conséquences destructrices de cette dégradation sociale seront alors bientôt imputées par les politiciens aux individus qui les rencontrent, ou à leurs familles. L’image d’un groupe social inquiétant ou indécent, exploitée par les conservateurs et guère moins présente dans le nouveau parti travailliste, renforce aussi les préjugés des classes moyennes, en entretenant leurs craintes. Ces communautés délabrées, jugées sans avenir, seront de plus en plus considérées comme irrécupérables. Elles n’agiraient pour leur ascension sociale que, à la limite, sous l’effet de pénalités et d’un contrôle social renouvelés. Elles apparaissent, dans la vision que la société se donne d’elle-même, sous la forme d’« exclus » à la marge, à conduire, tant bien que mal, dans la voie sociale heureuse d’une appartenance généralisée aux classes moyennes.

Au final, le traitement caricatural et agressif de leurs « déficiences » dans les médias et les discours indiquent, à travers le thème populaire des « chavs », que leur représentation sociale hésite désormais entre le ridicule et la détestation.
Or, Owen Jones conteste le « mythe », souvent colporté, de cet avénement d’une société sans classe, ou formée d’une majorité de classes moyennes et d’une classe ouvrière minoritaire en voie de disparition. Le problème social contemporain, après les politiques de désindustrialisation, lui parait plutôt de comprendre comment définir la nouvelle classe ouvrière du 21ème siècle. En Grande-Bretagne, le paradoxe est que, selon une enquête d’opinion, plus de la moitié de la population persiste, étonnamment, à s’identifier à la « working class », bien que, par exemple, les mines soient fermées et que le travail strictement manuel décline. Cela ne va pas sans troubles et confusions, lorsqu’un individu se définit ouvrier relativement à sa situation sociale mais classe moyenne pour l’éducation ou qu’un chauffeur de bus s’identifie à la classe moyenne parce qu’il ne finit pas sa journée exténué et misérable. Selon Jones, si la majorité appartient effectivement à la « working class », c’est, d’abord, que celle-ci continue de devoir travailler pour autrui pour gagner sa vie et, ensuite, qu’elle dispose de très peu d’autonomie véritable envers son travail quotidien. Le secteur développé des services demeure, par exemple, un lieu d’exploitation intensive. La travailleuse des supermarchés (parfois visée par les caricatures « chavs »), assez souvent mère célibataire et le salarié des centre d’appel, sont également cités par Jones comme des exemples emblématiques de cette nouvelle classe ouvrière.
A quoi s’ajoute, de façon transversale, un développement de la précarité de l’emploi, des temps partiels et un piétinement des salaires. Cette précarité s’articule enfin à un autre trait qui caractérise malheureusement cette classe ouvrière : son atomisation, ses profondes difficultés à s’organiser dans un puissant mouvement syndical, comparable à celui du passé.
Face à la classe ouvrière demeurent toujours des élites capitalistes, dont la richesse et le pouvoir n’ont rien à voir avec le commun des mortels. Cependant, l’intérêt du livre de Jones est que son sujet l’oblige à toucher aussi du doigt, de façon critique, le sujet souvent euphémisé du rapport des classes moyennes à la classe ouvrière. Comme les classes moyennes sont assez souvent les relais les plus enchantés des conceptions méritocratiques de la distribution des places ainsi que de l’ascension sociale de l’individu, Owen Jones se plait à rappeler que les dés sont pipés et qu’à tous les niveaux ses intérêts se trouvent substantiellement avantagées dans la société britannique. Parfois école privée, mais plus simplement adaptation facilitée au système scolaire, aides financières pendant les études et les stages, éventuels « réseaux », autant d’évidences qui n’en sont pas pour les enfants de la classe ouvrière.
Ceux-ci « aspirent » d’ailleurs d’autant moins aux « filières d’excellence » qu’ils n’en connaissent la plupart du temps même pas l’existence.

L’ensemble du tableau brossé par Owen Jones n’est pas réjouissant mais il sonne juste, au-delà même du cas de la Grande-Bretagne. Il attire l’attention sur la désolation sociale et la détresse parfois profonde, quoique invisible médiatiquement, de communautés ravagées par les politiques sociales et économiques anti-ouvrières menées depuis des décennies. Il serait, d’ailleurs, absurde ou inutilement moralisateur de séparer la prise en compte d’un tel contexte - chômage massif, dégradation sociale, mise en concurrence... - de la compréhension des réactions hostiles à l’immigration qui ont pu gagner du terrain dans ces milieux populaires. C’est même, précisément, l’absence de réponse politique et syndicale à ces problèmes sociaux ouvriers qui ouvrent un boulevard à la propagande de l’extrême droite, au Royaume-Uni comme ailleurs.
La résignation ne saurait donc être de mise. On ne suivra pas nécessairement, néanmoins, la stratégie de Jones, qui, semble-t-il, milite à l’extrême-gauche du parti travailliste. Mais on lui accordera que l’un des enjeux, difficiles mais indispensables, du combat pour l’émancipation et l’égalité sociale demeure, plus que jamais, de redonner voix et force anticapitaliste à la classe ouvrière, dans la pluralité de ses composantes.

De ce point de vue, son livre est une lecture parfaitement stimulante et son succès en Grande-Bretagne un phénomène particulièrement intéressant.


PS :

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