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LE LONG VOYAGE d’Asger Jorn

Michèle Bernstein (1960)


Contribution /15 janvier 2017   

Culture


Le nom et les actions d’Asger Jorn sont indissociables d’un communisme critique post deuxième guerre mondiale, de COBRA ou des situationnistes.
En 1960, Michèle Bernstein, la première épouse de Guy Debord, rédige la préface d’un livre consacré à la collaboration artistique entre Asger Jorn et Pierre Wemaëre : "Le long voyage", une tapisserie de 14 m de long sur 1,85 m, qui fut l’objet d’une exposition avant de partir définitivement pour le Danemark.

Tout le monde connait Asger Jorn. C’est le meilleur des peintres. En plus de quoi, il a tout fait. Des merveilles : c’est-à-dire, partout, des innovations. On commence même à découvrir, et désormais les attardés seront forcés d’y venir vite, sa contribution décisive au nouvel urbanisme et à la création d’une topologie situationniste. Sans compter la peinture détournée, qui est bien autre chose que la peinture ordinaire ; quelques centaines de pages d’études esthétiques, dont l’esthétique ne se relèvera pas ; la plus grande céramique du monde. Et, naturellement, la tapisserie. Asger Jorn n’a jamais cessé de sortir de la peinture, par tous les cotés [1].
C’est ainsi qu’il a tenu à porter une modernisation révolutionnaire jusque dans la technique artistique la plus traditionnelle, la plus désuète, au moment même ou, dans les techniques prétendues les plus avancées de la peinture, nous voyons la basse tradition christiano-féodale s’exprimer sans honte, la réaction relever la tête.



Le travail de Jorn dans la tapisserie doit beaucoup aux révélations initiales, et depuis à la collaboration, de Pierre Wemaëre [2]. On s’étonne, d’ailleurs, que l’importance de Pierre Wemaëre en cette matière soit loin d’être aussi largement reconnue qu’il serait légitime. C’est en effet dès 1938, au cours d’un voyage qu’il fit avec Jorn dans les pays scandinaves, que Wemaëre lui fit entrevoir les possibilités de renouvellement contenues dans les tapisseries anciennes de l’Europe du Nord. Et depuis, leur travail commun s’est constamment développé. Leur conception originale de la fabrication matérielle, qui tient dans la liberté créative de l’exécutant, a maintenant abouti à cet atelier d’un nouveau style, installé pour le moment à Paris, rue Saint-Denis, d’ou sort "Le Long Voyage".

Sous une forme durable, et qui sent même fâcheusement le musée, il ne faut pas moins reconnaître, dans la tapisserie, l’ancien lignage des deux structures de la communication les plus vivantes aujourd’hui : l’art du comics et l’art du cinéma, dans leur permanente interaction. La tapisserie, c’est le comics à l’épreuve du temps, le travelling qui ne passe pas.
Le Long Voyage est long de quatorze mètres, haut d’un mètre quatre-vingt. Cette expérience, venue du Nord, y retournera : elle est en effet destinée au lycée d’Aarhus, les jours de fête. Jorn a tenu à ce qu’elle reste masquée les autres jours, pour rompre avec la présentation traditionnelle des arts pastiques qui, en Occident, se trouve être toujours permanente. Renouant ainsi avec une tradition viking, Le Long Voyage sera visible comme la peinture dans le rouleau chinois, à l’occasion.

Le thème du Long Voyage, c’est justement l’aventure viking, qui a passé partout sans souci de revenir ; c’est l’éloge de l’exil et de la fuite en avant. C’est la fuite des nébuleuses, dans tout le sens d’une tapisserie en expansion, comme dans ce dessin que Jorn a vu avec Wemaëre à Bornholm au cours de ce voyage autrefois : il n’y a pas d’orientation, pas de boussole, on part les deux sens, d’un centre qui n’est pas autrement défini.
C’est aussi une histoire, une odyssée sans Ithaque et sans retour, la fuite des jours à tout moment et à tous les cotés ; c’est l’histoire d’un héros (Asger Jorn, bien sûr), dans son voyage à travers la vie, comme ces navigateurs qui, ayant découvert l’Amérique, l’ont oubliée. Et l’Amérique reparait dans Le Long Voyage, avec les chevauchées des westerns, le déplacement de la Frontière.
On y découvre encore les brumes du Danemark et les trompettes de Fortimbras, naturellement. Bref, toutes les techniques du "nouveau roman" ne sauraient saisir cet ensemble ; l’École du Regard ici rendrait les armes devant la complexité de l’objet regardé.
Le voyage, entre les continents ou les galaxies, ou dans les labyrinthes de la vie quotidienne, est ce qui explique le mieux Jorn. Dans son continuum à n dimensions (celle du temps est la plus drôle et la plus belle), Jorn apparait comme le peintre de toute la science-fiction - U.F.O., Objets Volants Non-identifiés, 1955. Mais contre l’esprit général de ce genre, qui est la transposition inquiète d’une domination agressive de classe et de race, les créatures rencontrées dans la peinture de Jorn sont d’heureuses rencontres. Héritier de l’universalisme révolutionnaire, Jorn est le premier à lancer le slogan fraternel : "Monstres de tous les planètes, unissez-vous". Le long voyage n’est pas fini.

L’œuvre de Jorn est belle. Ceux qui n’aiment pas l’œuvre de Jorn, se trompent.

Michèle Bernstein (1960)


PS :

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[2Pierre Wemaëre. Peintre français, né à Comines (1913-2010). Un des principaux représentants de l’abstraction lyrique, mouvement qui sera associé à la peinture non figurative de la nouvelle école de Paris. Il a également contribué au renouveau de la tapisserie par la création d’œuvres textiles.