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L’érotisation de la mort annonce un hiver sépulcral… Rencontre avec J-M Royer, samedi 31 mars, impasse Crozatier.

Imbert Robert /29 mars 2018   

Réflexions - International - Culture


Le 24 février, réunis en atelier autour du thème : " Quels sont les murs auxquels se heurte la critique intellectuelle ou militante et qui minent les possibilités de naissance d’un salutaire mouvement de masse ? " [1], nous avons pu échanger avec Jean-Marc Royer qui, s’appuyait sur son livre "Le monde comme projet Manhattan" [2].


Le samedi 31, nous avons proposé un deuxième "atelier-rencontre" à partir du texte ci-dessous.


L’érotisation de la mort annonce un hiver sépulcral, celui dans lequel le capitalisme entraine le monde.

- 1 - La conjonction des Lumières et de 1789 avec l’introduction du capitalisme thermo-industriel en Occident aura permis de draper celui-ci dans les habits neufs d’une révolution politique, d’un progrès – c’est sa version bourgeoise – ou d’une nécessité historique avant d’atteindre l’âge d’or socialiste, c’est sa version hégéliano-marxiste et téléologique. Sous le nom de « révolution industrielle » qu’elles ont en partage, ces deux versions de l’histoire ont également en commun d’avoir enrobé du prestige politique de la modernité ce qui doit être en réalité comparé aux destructions provoquées par la colonisation en Afrique ou ailleurs, à savoir, un anéantissement de toutes les formes organiques de l’existence, un démembrement rapide et violent des communautés, une déstructuration des rapports au Monde, à la Terre, au vivant, ce qui a finalement culminé dans la réduction de toutes les activités humaines au substantif de travail, une catégorie qui ne fait que dissimuler sa réalité, la misère du salariat.
Cela nous entraîne à revoir entièrement tout ce qui fut trop hâtivement taxé de réactionnaire. Continuer à croire, par exemple, que toute « découverte scientifique » ou toute invention technique n’a entraîné aucune perte en humanité ou aucun détriment, c’est continuer d’être pris dans l’idéologie progressiste qui est le fer de lance du capitalisme.

- 2 - Historiquement contemporaines de la seconde moitié du 19e siècle, la cristallisation du mode de connaissance scientifique, celle du capitalisme thermo-industriel et celle des Etats-nations modernes en Occident furent à la source du « fait social total » que constituera la domination du capital à la fin du siècle.

- 3 - C’est également à la fin de ce siècle qu’advient une autre rupture, importante et notablement refoulée par l’historiographie de la fin du 19e siècle : il s’agit de l’avènement de l’eugénisme qui doit être compris comme une transgression à grande échelle du tabou du meurtre – c’est-à-dire une transgression de ce qui est à la base de toute vie sociale, de toute culture, de toute civilisation – sous les auspices légitimants du mode de connaissance scientifique. Cette transgression est au fondement des « secrets de famille » de la civilisation capitaliste et c’est ce qui fait qu’à ce moment là, nous sommes entrés dans « l’ère des génocides ».

- 4 - Ces ruptures historiques doivent être mises en relation avec le fait que la première guerre mondiale, industrielle et totale en faisant de la mort de masse des êtres humains au combat le produit d’une industrie, a « prolétarisé » la mort. À ce moment-là, les êtres furent dessaisis d’un des aspects fondamentaux de ce qui a constitué, avec le langage articulé, notre lent processus d’hominisation, d’humanisation et de subjectivation. Ce dessaisissement de l’être fut encore plus profond que celui qui fut inauguré avec la prolétarisation des individus encasernés dans les fabriques du dix-neuvième siècle.

- 5 - Le nucléaire, en tant que tel, est un crime contre l’Humanité tout à fait spécifique, doublé d’un biocide. Comme il ne sera jamais possible d’en sortir, du moins à une échelle de temps humain, cet impôt du sang moderne, sera versé ad vitam aeternam au capitalisme thermo-industriel qui en fut l’initiateur. Les contrées touchées par des désastres nucléaires majeurs devenant inhabitables, cela constitue une autre face de cette profonde régression civilisationnelle. Ainsi envisagé dans tous ses aspects, le nucléaire constitue la figure de la mort la plus terrible que l’Humanité ait jamais inventé, mais, comme cela continue d’être refoulé, sa dimension profondément tragique, pérenne et universelle continue d’être méconnue.

- 6 - Comme le nucléaire n’aurait pas pu exister sans la relativité et la physique des particules, il doit être qualifié comme le fils aîné de la science du premier 20e siècle qu’il aura porté au zénith de sa puissance. Il en aura également accompli l’illimitation et la transgressivité intrinsèque, puisque rien ne peut arrêter la science.

- 7 - 1945 doit être regardée comme l’année d’une rupture fondamentale dans l’histoire du capitalisme débuté deux siècles auparavant, ce fut même une rupture dans l’histoire de la Terre et du vivant sur Terre. La contemporanéité d’Auschwitz et d’Hiroshima qui fut le symptôme des effondrements sociétaux consécutifs à « la guerre de trente ans », fut également le signe d’une radicalisation inédite du capitalisme qui prît la forme d’une guerre généralisée au vivant, morbidité qu’une érotisation permanente vient masquer aux yeux du plus grand nombre.

- 8 - Ainsi, il n’aura fallu à ce capitalisme que la première moitié du 20e siècle pour atteindre la « vérité de son essence », puisqu’au-delà de l’aspect mortifère qui caractérise la production marchande, il est à ce moment-là devenu un producteur/distributeur de mort et plus seulement de « travail mort ».

- 9 - La « valorisation de la valeur » résume la quintessence du capitalisme et rend compte du fait qu’il désubstantialise toute chose, y compris le vivant, dans le but d’en faire une abstraction susceptible de circuler aussi rapidement que possible.

- 10 - Dans le mode de connaissance scientifique moderne, une logique formelle, réductionniste et objectivante est à l’œuvre, qui n’admet aucune limite. Nous pouvons également le caractériser en disant qu’il a pour objet de rendre compte du réel (ou d’un champ délimité du réel) par une relation abstraite et commensurable, soit par exemple E = mc2. La conséquence majeure de ces deux premiers points c’est qu’elle conduit inexorablement le mode de connaissance scientifique vers une exploration intime de la matière, ce qui le différencie radicalement de toute technique passée, présente ou à venir et en constitue le troisième degré de transgressivité. C’est sur cette transgressivité intrinsèque que le mouvement eugéniste s’est construit, ce qui l’a finalement entraîné à proposer une sélection des êtres humains identique à celle que pratiquaient les éleveurs de bétail. Enfin, le mode de connaissance scientifique a introduit un double régime de la vérité qui achève de disloquer les bases de la vie sociale. Promotionné par ses marchands, le doute s’est insinué partout, qui renforce l’amoralisme, la duplicité, et finalement la soumission volontaire que le capital exige de ses sujets.

- 11 - L’isomorphisme structurel qui existe entre le capitalisme et le mode de connaissance scientifique se repère au fait qu’ils poursuivent tous deux une finalité fondamentalement identique : il s’agit de réduire le réel à une abstraction, opération dont un puissant étayage se niche à présent au creux de chaque inconscient et qui peut être synthétiquement exprimé de la manière suivante : « la rationalité calculatrice et transgressive au fondement du capitalisme et du mode de connaissance scientifique a fini par structurer en profondeur l’imaginaire occidentalisé ». Il ne faudrait pas croire pour autant que cet imaginaire soit immuable ; au contraire, il constitue le talon d’Achille du système.

- 12 - Freud s’est constamment appuyé sur des argumentaires qui empruntent à la thermodynamique, à la physique, à la chimie, à la physiologie, bref à tous les nouveaux domaines du mode de connaissance scientifique de la fin du 19e siècle. Or, il faut bien rappeler qu’il n’y a rien de plus contradictoire que la démarche, les moyens et le but de la psychanalyse, comparativement à ceux du mode de connaissance scientifique : l’une vise l’assomption du sujet, l’autre l’éviction de toute subjectivité. D’autre part, la « pulsion de mort » telle qu’élaborée en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir s’avère être, à l’analyse, une catégorie transhistorique qui n’a aucune consistance théorique et qui doit être regardée comme une condensation et un déplacement des horreurs de la première guerre mondiale auxquelles il fut confronté de près, puisque ses trois fils furent mobilisés. Sous une autre forme, cette carence de l’analyse se retrouve dans la rédaction de Malaise dans la civilisation et dans tous ses autres « écrits politiques » : le capitalisme y reste ignoré, c’est pourquoi Freud fut très loin de saisir toute l’essence morbide et mortifère de la nouvelle civilisation qu’il examine.

- 13 – Mais tout cela dépasse, et de loin, le seul domaine de l’intellection car des dispositifs de domination panoptiques, appuyés sur le totalitarisme démocratique entrent en synergie avec la misérable circularité des raisons de vivre qui tourne à plein régime afin de pérenniser coûte que coûte le règne de la marchandise et celui du capital appelés « croissance » par le marais médiatico-politique. Ces empires ayant pris de nouvelles dimensions désastreuses et morbides, l’érotisation de la mort vient y pallier tandis que l’imaginaire rationnel-calculateur éjecte lui aussi du champ de la conscience toute réflexion éthique ou politique au profit de la glorification d’un self-made-man maladivement narcissique. En conséquence, des régressions dans la manière de se conduire, de vivre, de penser, d’imaginer sont devenues identifiables, ce qui revient à dire que des bouleversements de type anthropologiques sont en cours. Ils sont à la mesure des désastres que la radicalisation du capitalisme entraîne et confrontent la critique à plusieurs types d’obstacles qui se conjuguent avec une absence d’horizon sociétal désirable. Dans ces conditions, élaborer une anthropologie politique de l’Homme « postmoderne » est d’autant plus essentielle qu’elle seule permettra de déceler comment se nouent les adhésions intimes à l’ordre actuel et comment il serait possible de s’en détacher complètement dans le but d’éviter les désastres qui pointent et de retrouver le goût du bonheur, de l’amour et de la liberté.

- 14 - L’effondrement profond de ces sociétés, la vacuité du sujet néo-libéral et de son monde, la généralisation de la guerre de tous contre tous comme norme comportementale, l’absence d’idéal, de toute spiritualité, et souvent de toute capacité à la sublimation, ne laissent plus d’alternative à la fascination spectrale des écrans, que le passage à l’acte violent. Ce genre d’itinéraire n’est pas seulement l’envers d’une impuissance et d’une désocialisation organisées, c’est aussi la marque d’un « désamorçage du désir », un trouble qui requiert toujours plus d’excitants pour pallier cette désaffection vitale et l’approfondissement abyssal de la solitude qui en découle. En outre, le langage se voit systématiquement appauvri (aussi bien dans ses ressources lexicales que syntaxiques), ce qui diminue la possibilité de se construire un jugement libre et critique ; la route de l’intellection, de la compréhension, de l’analyse est alors obstruée ; c’est la possibilité d’agir pour modifier les conditions d’existence qui est ainsi neutralisée.

- 15 - La division du travail sape de plus en plus profondément les bases de tous les rapports sociaux dans la mesure où il est exigé des salariés qu’ils évacuent toute préoccupation politique et morale quant à la morbidité de ce qu’ils produisent. La désocialisation règne sur les lieux de travail : par l’informatique ; par toutes les formes de management qui renforcent l’isolement en transformant tout conflit social en problème psychologique ; par l’intériorisation d’un comportement qui fait de son voisin un concurrent dans l’emploi et dans « l’amour du N+1 » ; par l’adhésion à une idéologie qui fait de l’engagement dans l’entreprise la seule forme de réalisation personnelle ; par l’abolition de la séparation entre vie privée et vie publique au profit d’un servage permanent. D’autre part, le narcissisme exacerbé – qui est une compensation courante à l’isolement et à la solitude entretenus par ce capitalisme – trouve un débouché dans la société du spectacle branché par l’accumulation d’amis virtuels sur les réseaux soi-disant sociaux. Enfin, un imaginaire structuré par la rationalité calculatrice fait potentiellement de l’autre un simple accessoire dans son plan de carrière professionnelle, sentimentale ou sexuelle.

- 16 - Face à cette radicalité en marche, une des tâches essentielles de la critique consiste à cesser de refouler ce qui pose problème en le masquant derrière une répétition compulsive des mêmes antiennes depuis des lustres, pour enfin historiciser et politiser la mort que ce système produit et distribue sous des dehors désirables. Cette situation, déjà difficile par elle-même, a pour autre conséquence de transformer les critiques radicaux en « porteurs de secrets » malgré eux, d’autant que le totalitarisme démocratique laisse de moins en moins d’espace aux dissidences.

- 17 - Certes, l’imaginaire actuel est en résonnance avec ce capitalisme puisqu’il est majoritairement structuré par la rationalité calculatrice et transgressive. Mais qui a vécu des évènements historiques sait que cet imaginaire peut très rapidement se retourner lorsqu’il n’est plus possible de vivre comme avant, c’est-à-dire lorsque les rouages politiques, économiques et idéologiques habituels sont bloqués. C’est là que gît un énorme potentiel de destitution du capitalisme et c’est la raison pour laquelle repérer la place, le rôle et la nature de l’imaginaire est central pour la critique. Mais pour que ce retournement se produise, encore faut-il que l’ancien monde soit volontairement arrêté dans sa course folle vers l’abîme afin que puisse advenir le début d’une expérience proprement renversante. En attendant, s’opposer radicalement à cette course vers l’abîme, c’est la seule manière de rester humain, au jour le jour.

Jean-Marc Royer mars 2018