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« L’Océan mondial » de Monsieur Poutine



mardi 27 février 2024,


Contribution


International Réflexions

« Le despote qui règne sur la terre n’a qu’un bras, mais qu’il s’empare des mers et il aura les deux. » Pierre le Grand

[ Les guerres russes d’agression de la Géorgie puis de l’Ukraine montrent depuis 2008 la volonté du contrôle exclusif de la mer Noire par la Russie. Mais se dessine au-delà le projet d’une domination mondiale opérant par la conquête des littoraux et de leurs zones économiques exclusives maritimes. Un tel projet nécessite aussi la contamination psychique du plus grand nombre par une propagande acculturante et défreinée qui n’est pas sans rappeler la métaphore de “l’océan psychique toxique” du Solaris de Tarkovski (1972) en qui on peut voir un avertissement déjà vieux d’un demi-siècle... Texte de Anne Vernet-Sévenier pour AutreFutur ]

« L’Océan mondial » de Monsieur Poutine

À la mémoire d’Andrei Tarkovski

La guerre d’agression de l’Ukraine est au sens strict une guerre de torture. Torture physique, psychique, sociétale, économique et idéologique dont Poutine préside au chaos ; le droit international même est torturé par des perversions de sens systématiques dans le but de le saper. Dès le 24 février 2022 les USA, prévoyant de passer l’Ukraine par pertes et profits (comme le Donbass et la Crimée), offraient d’en exfiltrer le président afin de s’occuper eux-mêmes du problème et contenir Poutine. Le « Je ne veux pas un taxi mais des munitions » de Zelenski coupa net l’élan défaitiste. Mais que le pays spéculant dès l’invasion sur la défaite s’imposât aussitôt en stratège de la défense n’étonna personne. La veste retournée s’apprête à un nouveau retournement dès lors que se confirme l’échec des contre-offensives privées des armes nécessaires. Il faut “occuper” Poutine sur le front tout en l’empêchant d’avancer. Non de favoriser la victoire de l’Ukraine. Aussi s’agit-il pour celui-ci, contrôlant plus ou moins les littoraux ukrainiens de la mer d’Azov et la Crimée, de faire durer la douleur en soumettant les alliés de l’Ukraine à la même tension, pinaillant sur des m2 de victoires “décisives” sous des pluies d’obus et spéculant sur les lâchetés occidentales devant sa fixation sadique. Celle-ci se paie en crimes de guerre constants et par le sacrifice “à moindre coût” de centaines de milliers d’habitants fédérés par Moscou, ce qui accroît le sadisme et peut pousser la culpabilité occidentale jusqu’au dégoût de soi dans ce bras de fer entre pervers.

La guerre en Ukraine, opération dont il faut interroger la “spécialité”, revêt aujourd’hui pour Poutine – faute d’une victoire éclair – trois intérêts : la conservation des littoraux occupés, l’assouvissement de sa haine et la fixation d’une diversion en regard de son projet de domination des mers mondiales : « Se profile l’image d’une Russie engagée dans la globalisation, qui est aussi une “maritimisation”, partie prenante d’un archipel d’économies à haute croissance diplomatiquement et commercialement liées entre elles » [1].
L’Ukraine s’arcboute sur son indomptable histoire, son idéal démocratique et son droit à recouvrir l’intégralité de son territoire, consciente aussi ce que la défense de ses littoraux représente pour la liberté et la protection du droit maritime international.
Il ne s’agit donc pas d’un conflit : la famine de l’Holodomor, les agressions, viols et tortures ne relèvent pas du “conflit”. La personne violée n’est pas en conflit avec son agresseur. On n’exige pas d’elle de négocier avec lui. Ainsi, pas de paix possible. Seule la capitulation de l’agresseur et la justice répareront le droit. Mais qui pourra les assurer lorsqu’on rationne les armes pour ménager l’agresseur, et au nom de quelle vertu les énoncer lorsque la CPI elle-même est encore impuissante à qualifier les crimes au-delà des rapts d’enfants ?

Il reste curieux que l’agression de l’Ukraine ait été la première occasion, dans la courte histoire de la dissuasion, d’utiliser la menace nucléaire non comme dissuasive mais comme permissive : permis de tuer de l’ukrainien au nom du risque de “la bombe” ! Disproportion si délirante qu’on pouvait penser le locataire du Kremlin atteint de démence et le démettre de ses fonctions. Mais non. Non seulement ça passe, mais sous le matraquage de la propagande la plupart intériorise la terreur, plie l’échine, prône la “paix” et la négociation. Mais est-ce si scandaleux lorsqu’une telle dissuasion repose précisément sur la menace du crime de guerre absolu que constitue la destruction en trois minutes de millions de civils ? Poutine pose ainsi son préalable : « lâchez vos littoraux ou je lâche ma bombe ». Vengeant l’injure faite à Staline par les USA anéantissant Nagasaki et Hiroshima afin d’empêcher l’invasion du Japon par l’URSS, il ne cesse d’amplifier la terreur qu’une réplique nucléaire tardive peut nourrir dans l’imaginaire occidental culpabilisé. Jeu de droits mortifère dans lequel il affiche sa posture victimaire, celle de l’agressé (comme le violeur imputerait à un auteur imaginaire de maltraitances passées la responsabilité de sa pulsion de mort) autant que celle de l’individu marxiste objet des malfaisances capitalistes, posture sur-victimisée par laquelle il se rallie les anciens réseaux de coopération soviétique disséminés dans le monde – comme l’emblème de l’URSS en affichait l’ambition avec la planisphère frappée de la faucille et du marteau.

Conquérir les terres sans invasion et les mers sans bataille navale

Poutine ne va pas envahir la Pologne : la menace vient de Kaliningrad et de la mer. Pas même la Moldavie, dépourvue d’accès à la mer (peut-être l’aurait-il tenté pour prendre en tenaille Odessa par la Transnistrie mais cela fait cher la tenaille et il ne peut ouvrir deux fronts régionaux pour l’instant). Il est erroné de penser cette guerre selon le modèle des invasions continentales des siècles derniers dont le front des oblasts ukrainiens fait illusion par l’épouvante des combats. Cette mystification meurtrière est un écran, une diversion à l’écart desquels Poutine poursuit sa stratégie de conquête progressive, la guerre littorale mondiale : capture des littoraux par lesquels on enclave un territoire tandis qu’on spolie ses ressources marines. Rappelons que « partout où est un Russe est la Russie » selon Poutine : les Russes les mieux implantés le sont sur les littoraux enviés des villégiatures européennes... Cette menace se double de la cooptation de pays possédant tous d’importantes façades maritimes et susceptibles de “renverser la table” des règlementations du droit de la mer.

C’est au titre de ce genre de prouesse que le petit bonhomme force l’admiration de millions d’imbéciles ébahis par la supériorité d’une telle intelligence. En réalité Poutine n’invente rien, ne crée pas : il ne fait là que reprendre l’ancien système occidental des comptoirs que les Européens ouvraient sur les littoraux et par lesquels ils s’appropriaient l’export des pays concernés. Ainsi son décret de janvier 2024 exigeant la recension de tous les biens russes dans le monde : « la Russie n’a pas de frontières », rappelons sa formule. Recension qui ne concerne pas seulement les manuscrits de Pouchkine (volés dans les bibliothèques européennes) mais aussi l’immobilier, les terrains et les entreprises : « Le président russe Vladimir Poutine a signé un décret visant à allouer des fonds pour la protection juridique des biens immobiliers de la Fédération de Russie à l’étranger, y compris ceux de l’Empire russe et de l’URSS. Parallèlement, des fonds sont également alloués à la recherche de propriétés russes à l’étranger » [2]. Or la majorité d’entre elles (habitations luxueuses, hôtels, boîtes de nuit et chantiers navals aux mains d’oligarques) se trouvent sur les littoraux : des rivages baltes à la Méditerranée (Riviera, Côte d’Azur, Corse, Sardaigne, Baléares, Canaries, îles grecques, côte adriatique), les littoraux atlantiques étant eux aussi bien occupés, qu’il s’agisse des côtes européennes, anglaises et même irlandaises. Ce fin mécanisme fonctionnant à l’appui de l’AGCS (Accord général sur le commerce des services négocié à l’OCDE en 2001 sans consultation démocratique et entré en vigueur en 2005) qui oblige les pays à privatiser leurs services publics et fait droit à tout investisseur de se retourner contre l’État si celui-ci prétend lui imposer une législation nationale ou internationale en matière de fiscalité, droits sociaux et environnementaux.

« La mer Noire représente un espace de confrontation qui couvre environ 450000 km2 » [3]. Le premier acte de la conquête poutinienne porta en 2008 sur la Géorgie qui céda le contrôle de l’Ossétie du Sud et du littoral abkhasien (tous deux limitrophes de la Russie) grâce à la “médiation” de Sarkosy (26 août 2008), « annexion de facto donnant à la Russie 200 kilomètres supplémentaires de rivages sur la mer Noire » [4].
Le soutien russe à Assad avec la destruction d’Alep (2015) permit à Poutine de contrôler le littoral syrien et d’y établir des infrastructures militaires et maritimes.
La capture des littoraux ukrainiens suivit (l’Ukraine possède 2.800 km de côtes sur la mer Noire et la mer d’Azov) : l’occupation des oblasts de Louhansk, Donetz, Zaporidjia et Kherson permit à la Russie de contrôler la plus grande partie du littoral ukrainien de la mer d’Azov ; l’annexion de la Crimée en acheva la russification par le littoral nord-criméen tandis qu’elle spolia l’Ukraine du littoral Sud de la Crimée sur la mer Noire : « Le rattachement de la Crimée le 18 mars 2014 modifie en profondeur la situation géopolitique et l’équilibre des forces. La Russie dispose de 1000 kilomètres supplémentaires de littoral sur la mer Noire, sans compter les rives de la mer d’Azov (30.000km2) transformée en “lac russe” » [5]. Seul le littoral de l’oblast d’Odessa reste encore ukrainien grâce à la défense acharnée de l’Île aux Serpents et à la destruction de la flotte russe en mer Noire, en attendant la reprise par l’Ukraine de tous ses littoraux [6].
[On mesure ici à quel point la bêtise des commentaires aveuglés par la possession territoriale (Crimée “russe”, oblasts d’Azov “imprenables” ; Île aux Serpents “inutile”) enferme la pensée dans l’ignorance et dans la confusion crachée ad nauseam par la propagande.]
Deux mois après l’invasion de l’Ukraine la Russie annexa purement et simplement le 24 avril 2022 les îles Kouriles, initialement japonaises et qui forment avec l’île de Sakhaline, d’Hokkaïdo et la pointe sud du Kamtchatka la petite mer d’Okhotsk, aussitôt russifiée [7].
Mais force est de constater que la guerre littorale poutinienne est pour l’instant gelée, cela grâce à la résistance ukrainienne, au soutien de l’Occident et à “l’otanisation” de la Baltique avec l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’organisation nord-atlantique.

L’importance géostratégique et économique des littoraux s’énoncent en ces termes : “Zones économiques exclusives” ou ZEE. « La notion de ZEE a vu le jour avec la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer signée à Montego Bay en décembre 1982. La ZEE est un espace côtier dans lequel l’État riverain exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’utilisation des ressources. Elle s’étend depuis la ligne de base jusqu’à 200 milles nautiques (370 km) au maximum. En conséquence de quoi, lorsque les lignes de base de deux états voisins sont distantes de moins de 400 milles la limite entre leurs deux ZEE doit être fixée d’un commun accord ou par décision d’un tribunal maritime compétent » [8].

Les nations cooptées par la Russie (BRICS+) au prétexte d’une idéologie anti-américaine et décolonisatrice possèdent toutes de larges zones littorales, de ZEE : Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud ; les récents pays affidés (les “+”) également : Éthiopie, Arabie Saoudite, Égypte, Émirats Arabes Unis et Iran. Cela mérite d’être relevé : aucun pays coopté par Poutine n’est dépourvu de façade maritime... Actuellement, les plus grandes ZEE se répartissent ainsi [9] :

[ UE (hors GB et Ukraine) : >19.000.000 km2 ]
USA : 11.351.000 km2
France : 10.186.624 km2
Australie : 8.148.250 km2
Russie : 7.566.673 km2
Royaume-Uni : 6.805.586 km2

L’obsession hargneuse de Poutine envers les USA et la France trouve ici son explication [10]. On observe que le vol de 2000 km de littoraux à la Géorgie et à l’Ukraine est loin de conforter la Russie dans sa marche triomphale vers la domination des mers, d’autant que la ZEE européenne (composée des ZEE communautarisées des états membres où chaque état continue à y exercer sa juridiction sous réserve des compétences partagées) représente au moins 19 millions de kilomètres carrés, ce qui place l’Europe en tête des ZEE mondiales (et lui permet de faire relativement progresser les mesures de protection écologique marine).
L’obsession poutinienne de parvenir à disloquer l’UE s’éclaire alors d’une nouvelle nécessité – dont on comprend bien qu’elle ne consiste pas à combattre une morale dévoyée et décadente mais bien, et seulement, dans la maîtrise de ce que Poutine nomme avec délectation “océan mondial” comme s’il venait d’inventer la formule.
Or celle-ci n’est pas une création de la novlangue poutinienne : elle fut élaborée par Youli Shokalsky, océanographe et climatologue russe au début du 20è siècle (vers 1912), pour décrire ce qui forme un océan continu qui recouvre et entoure presque toute la planète ; elle est couramment employée depuis plus d’un siècle dans les sciences de la Terre [11].

Si le projet poutinien semble d’une logique implacable, il se révèle en revanche d’une irrationalité totale, niant la réalité, ignorant l’altérité et ne pariant que sur la corruptibilité de l’autre, la puissance du mensonge et l’usage de la force ; structure psychique réactionnelle, archaïque et paranoïaque que celle d’un petit fonctionnaire mal payé des services secrets : aucun autre projet que le profit au-delà de la domination qui est à elle-même sa propre fin.
Les attaques se multiplient : Israël, Mer Rouge, déstabilisation de l’Europe, des démocraties africaines et des USA. De même la captation par la force, la cooptation ou la corruption, des littoraux : mer Noire, Méditerranée (Syrie, Liban, Gaza, Lybie, Algérie...), Afrique orientale, Afrique du Sud, Amérique du Sud (Cuba, Nicaragua, etc.), menaces sur l’Afrique occidentale et, par la Chine, sur Taïwan et les îles philippines tandis que le Corée du Nord menace le Japon et la Corée du Sud, tentant de s’approprier les îles de celle-ci proches de la frontière. Le littoral de Gaza, initialement aux mains du Hamas (pro-Poutine au point de choisir le 7 octobre, jour anniversaire de ce dernier, pour perpétrer le pogrom de Souccot) menace d’être perdu mais les représailles israéliennes ouvrent un gigantesque piège pour le gouvernement Netanyahou, pour les otages survivants et pour les Gazaouis.

L’attaque est aussi dirigée sur l’Océan arctique, contre les USA et la Scandinavie : l’Alaska (dont Poutine revendique pour la Russie la propriété initiale à l’exemple des Amérindiens exigeant la restitution de leurs terres) ; le Pôle Nord où, après avoir planté son drapeau au fond de la mer, la Russie a soumis aux Nations unies le 4 août 2015 une revendication sur 1.200.000 km2 dans l’Arctique, affirmant que des années de recherche scientifique sur les limites de son plateau continental démontrent son droit sur les ressources naturelles situées au fond de l’océan Arctique : la convention sur le droit de la mer permet à un État côtier d’étendre sa juridiction au-delà de sa ZEE sur le plateau continental (prolongement de ses terres sous la surface de la mer) à condition de démontrer que ce secteur se situe dans la continuité de son territoire terrestre. Cette augmentation de sa ZEE arctique ferait progresser la Russie d’un rang dans le classement mondial des ZEE avec 8,7 millions de km2, derrière les USA et la France. C’est aussi revendiquer la “russité” de la Scandinavie au titre du plateau continental sous-marin russe dont elle émanerait – et ce jusqu’au Groënland que Poutine réclame par voie de conséquence (et dont Trump avait déjà stupidement proposé le rachat au Danemark en Août 2019, déclenchant une crise diplomatique [12]).
« La proximité de l’océan glacial arctique permet aux sous-marins russes d’avoir dans leur champ de tir les territoires des principales puissances de l’hémisphère Nord. (...) Moscou dénonce un “cordon sanitaire” et l’armée russe développe des capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone (...) au moyen de défenses antiaériennes et antimissiles ainsi que de chasseurs-bombardiers. La manœuvre vise à constituer une bulle aéro-maritime afin de contrer le soutien aux États baltes et d’entraver le déploiement des moyens militaires des Alliés. De cette manière, la Baltique tendrait à devenir une “mer russe”. (...) La mise en œuvre de stratégies anti-accès [occidentaux ndlr] en Baltique et en mer Noire ne saurait occulter la volonté de Poutine de projeter puissance et influence au-delà des mers qui bordent la Russie [13] ».

Les procès interminables n’empêcheraient pas Poutine de voler au secours des populations russes “discriminées” sur les littoraux étrangers (arctiques, baltiques, méditerranéens) ni, à l’image des oblasts ukrainiens “russophiles”, d’annexer ceux-ci de facto et, en attendant des verdicts improbables, d’exploiter à son profit les ressources marines, contrôler le trafic maritime et opprimer les populations “russophobes”. Mode d’entrisme bien éprouvé [14] - et préparant les littoraux à autant de Marioupol.

Mais Poutine s’imagine-t-il vraiment capable de renverser la table onusienne par la force du meurtre pour que la moitié nord du continent européen se voit dévolue au Kremlin ainsi que l’Alaska, le Groënland et les littoraux méditerranéens au titre des maltraitances frappant les Russes y résidant (ainsi les saisies de leurs yachts) ? Le Brésil, l’Inde et la Chine (non mécontents de cet appui anti-occidental) trouveront-ils meilleur intérêt à se soumettre au Kremlin ? Toutefois, pour qu’une diplomatie aussi agressive aboutisse, faut-il encore à Poutine rassurer ses pairs par un PIB puissant, ce que d’ailleurs il truque sans vergogne : la production intérieure de l’économie de guerre russe vouée à la destruction de l’Ukraine est peu productive (hors exportations de gaz et de pétrole) mais toutes les républiques de la Fédération de Russie sont conviées à gonfler ce PIB ; nul ne sait donc à quelle Russie il réfère ni qui le contrôle puisque « la Russie n’a pas de frontières » : la production de l’Abkhasie et de l’Ossétie du Sud géorgiennes, celle des oblasts ukrainiens “constitutionnellement russes” et de l’Ukraine elle-même (n’existant pas pour la doxa poutinienne), toutes ces ressources (céréales, minerais, pêche, industries, tourisme y compris les aides occidentales) sont aspirées dans le comptage – sans oublier le pillage des mines africaines par Wagner...
Au bout du compte, ce PIB gonflé à 3,6% pour 2023 est plutôt maigrichon. Mais on trouve des experts pour s’en émerveiller, dépréciant nos « sanctionnettes » (sic) sans effets. Que les rédactions d’information cessent de limiter la guerre à l’effroyable torture de l’Ukraine, qu’elles élargissent leur focale et cessent de penser, comme d’habitude, que c’est “trop compliqué” pour l’intelligence moyenne des gens. Non, ça n’est pas trop compliqué, au contraire, ça rend tout bien plus clair.

Il est aussi vital pour Poutine que son OPA délirante sur les ZEE soit confortée par une victoire militaire éclatante afin d’assurer la crédibilité de l’autorité du coup de force “de la seconde armée du monde” sur l’océan mondial. Victoire qu’il chiffra lui-même le 7 février dernier à 19 habitations en ruines conquises à Adviivka.

Voilà pourquoi la reconquête par les Ukrainiens de tous leurs littoraux est impérative et la chute de Poutine obligatoire. Seuls le cynisme, la cupidité, le mensonge, le désespoir et la bêtise travaillent pour lui, mais ils ont leurs limites : « Nostalgique de la puissance soviétique et de son déploiement tous azimuts au cours des années Brejnev, Poutine n’est pas égaré dans un songe slavophile ou eurasiste et il semble pleinement conscient de l’importance des enjeux navals et maritimes dans un univers globalisé et océano-spatial. Certes (...) les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions. L’ordre de bataille demeure modeste et, malgré la volonté de projeter forces et puissance sur “l’océan mondial”, la marine russe est toujours centrée sur les “eaux vertes” [les littoraux ndlr]. Pourtant, la continuité des efforts (...) prouve à notre sens l’existence d’une vision d’ensemble (...) qui s’inscrit dans la durée. On peut penser que Poutine s’emploiera à jouer des asymétries et prendra des initiatives afin (...) de retrouver une partie des positions perdues. À ses yeux, la reconquête d’un statut de grande puissance passe par la mer et la flotte » [15].
La grande tenaille Baltique/mer Noire menaçant l’Europe n’est pas encore aux mains de la Russie (la méfiance des USA envers les manipulations possibles de la démocratie ukrainienne pouvant amener un gouvernement pro-russe explique leur réticence à armer l’Ukraine ainsi que leur projet fumeux de placer ces littoraux sous contrôle international – ce qui n’arrêterait pas la volonté russe qui investirait alors les institutions internationales).

Le mythe d’un océan mondial “psychique” : Solaris

Un océan mondial russifié implique l’avènement d’un océan idéologique conditionné. On en voit le chaos s’étendre par la propagande, la corruption des “élites” (?), la submersion des réseaux par les usines à trolls, la censure, la falsification historique et l’amnésie, la profusion de petits malins se singularisant en autant d’idiots utiles à la cause (homophobie, racisme, misogynie, antisémitisme, intégrisme ou libertarisme “décomplexé” et maffieux, etc.). Explose le taux de massacres, tortures, exactions et déportations sur tous les fronts de la “reconquête d’un passé glorieux” que n’unit que le désir totalitaire d’abolir la pensée. Le langage, le code, supplante la parole. Tous les artifices de l’autocritique postmoderne sont instrumentalisés pour la cause (ce qui ne pourrait que réjouir les mânes de Lyotard, marxiste convaincu dont la théorie devait précipiter la sortie de l’histoire par ce gigantesque moteur d’acculturation que fut la French Theory qu’il inspira et dont l’ultra-capitalisme se saisit dans l’absolue bêtise de sa cupidité pour détruire l’institution des droits sociaux et libertés fondamentales (“État profond” selon leurs détracteurs) par l’AGCS et son théoricien attitré, Fukuyama. Le règne de Poutine n’aurait jamais pu advenir sans l’AGCS : en lui donnant les clés de l’appropriation “libérale” des biens publics l’accord lui ouvrit les portes du Kremlin.
L’océan mondial d’un seul et même psychisme automate, propriété “intellectuelle” d’Elon Musk, concourt à l’univers poutinisé – et lorsqu’on sait que celui-ci rationne à l’Ukraine en guerre le réseau Starlink sur les oblasts occupés, la Crimée, la mer Noire et propose un “plan de paix” favorable à la Russie, on peut craindre le pire de la part de ces “Icare.0” ...

On repense à Solaris, le chef-d’œuvre prémonitoire de Tarkovski (1972), dont le pessimisme désespéré prend aujourd’hui une puissance de vérité consternante [16].
Les « pervers dominants qui utilisent les monstres du passé pour animer les monstres du présent » (Boris Cyrulnik) disposent d’une masse internationale déjà conditionnée à propager la terreur.
La planète imaginaire Solaris métaphorise l’inconscient de l’histoire collective humaine, au-delà de l’attachement viscéral à la beauté de la Terre que représentent les tableaux de maîtres exaltant les quatre saisons et nourrissant la nostalgie d’une perfection perdue. Mais cet inconscient générique n’est accessible et n’opère que par la mémoire individuelle, et tout particulièrement par celle de la culpabilité de chacun face à la perte, à la mort. L’océan psychique paranoïaque de Solaris ressuscite les culpabilités du passé en leur conférant la toute-puissance d’une séduction éternellement stérile : inlassablement tués de nouveau et renaissants de nouveau – chaque nouvelle disparition renforçant la puissance du monstre renaissant, toujours inconscient de lui-même car privé d’altérité... pour les figures adorables des remords de Solaris l’autre n’est que le miroir vide du refoulement impossible. L’amour leur est inaccessible, le pardon impossible et le futur interdit. L’hypermnésie de cet océan toxique contamine jusqu’à la réalité naturelle, l’absorbant dans son lent tourbillon de dissolution. Le sujet perd la raison. D’individu en individu la lutte se transmet, outillée du savoir et des sciences mais reste impuissante à se défaire de son absorption dissolvante.
Seule l’intangibilité de l’art demeure, incorruptible par l’océan des terreurs de l’histoire.

Pouvoir absolu d’une morale bidouillée d’interdits archaïques répondant au plus petit dénominateur commun de la soumission maffieuse, c’est à terme la figuration de ce que serait le projet totalitaire abouti de Poutine – une sorte d’Internationale de l’oppression des libertés qui pourrait même se réclamer de la folie stalinienne ou maoïste – une Corée du Nord démo-farcesque mondiale régnant sur un cheptel humain acculturé et technologiquement augmenté. L’imaginaire instituant cher à Castoriadis [17] a régressé vers un carrefour historique à partir duquel il faudra le réorienter [18]. On aura rarement vu une telle bêtise brute tenter de corrompre l’humanité entière (comptant sur l’élimination par tous moyens de la moindre opposition). Aucun compromis n’est à négocier avec Poutine et ses émules. Aucune paix.

La beauté du monde – c’est-à-dire la liberté de quelqu’un pour la voir et la dire – est à ce prix.

Anne Vernet-Sévenier, 12.02.24


[Cet article, traduit en espagnol, est également publié dans le numéro 66 de la revue Trasversales, sur son site Web (https://www.trasversales.net/) et sous forme papier ]


[1Jean-Sylvestre Mongrenier, « Poutine et la mer. “Forteresse Eurasie” et stratégie océanique mondiale », Hérodote n° 163, pp. 61-85, La Découverte 2016, p. 68 https://www.cairn.info/revue-herodote-2016-4-page-61.htm.

[2Source : The European Times 21.01.24 Europeantimes.news

[3Jean-Sylvestre Mongrenier, op. cit. p. 73

[4J-S Mongrenier, Ibid.

[5Jean-Sylvestre Mongrenier, op. cit. p. 74.

[6La mer Noire (incluse la mer d’Azov) est considérée appartenir à la “grande Méditerranée”, de même que les mers Adriatique et Tyrrhénienne bordant l’Italie ou la mer Égée baignant la Grèce et ses îles (J-S Mongrenier, op. cit.).

[8« Les Zones économiques exclusives en Méditerranée, Institut Français de la Mer FD 9/18 – c’est moi qui souligne.

[10L’équipe Sécurité & Défense du CNAM donne une autre évaluation, plaçant la France en tête avec 11.691.000 km2, voir : https://www.geostrategia.fr/zone-economique-exclusive-francaise/.

[11L’océan mondial désigne toute l’eau des mers côtières et des océans formant un volume continu, à l’exception des mers dites annexes (Méditerranée, Baltique, mer du Japon...). Youli Shokalsky (1856-1940) fut membre de l’Académie des Sciences de Russie, de la National Geographic Society et de l’Académie des Sciences de l’URSS. Pour Poutine, “océan mondial” signifie simplement à terme “océan russe”…

[12Aberration puisque le Danemark étant membre de l’OTAN et de l’Europe, le Groënland se trouve sous protection otanienne et européenne, la proximité de l’Islande renforçant cette double présence (voir : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/islande/presentation-de-l-islande/).

[13J-S Mongrenier, op. cit. pp. 69, 73 & 62.

[14Il va de soi que les réfugiés russes ayant fui le régime de Poutine ne sont pas soupçonnables de ce genre d’entrisme

[15J-S Mongrenier, op.cit. p. 85.

[16Grand prix du festival de Cannes 1972, Solaris fut commandité par le gouvernement soviétique à Tarkovski pour concurrencer 2001 Odyssée de l’Espace de Kubrick mais Tarkovski refusa de se plier au genre de la science-fiction et s’appliqua à en détourner les codes jusqu’à en abolir la séduction infantile, transformant l’œuvre en réflexion philosophique exaltant la liberté de la vision de l’art, sa sauvegarde de l’humain par la création : censuré, le film subit 48 coupures – on peut le visionner sur le site < https://www.lacinetek.com/fr/film/solaris-andrei-tarkovski-vod>.

[17Cornelius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe I à V, Seuil 1975-1995.

[18À situer de 1989 à 2001 : chute de l’URSS, création de l’OMC et rejet de l’AMI (1995), 11 septembre puis “dictature” de l’AGCS (2001), ces chocs successifs constituant ensemble un énorme traumatisme international et institutionnel.