/ Cultures : L’Art est mort… vive l’art outsider et modeste

L’Art est mort… vive l’art outsider et modeste

Fulano /12 février 2016   

Réflexions - Culture


Depuis la fin du XVIIIème siècle, une idée se répand : l’Art se meurt. Le rationalisme questionne l’acte poétique et ses rapports au mythe et à la fable. Dans les années 1820, Hegel annonce que "dès lors que l’art ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante ou d’une vie réelle : tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie ". Perdant sa vérité et sa vie, ne semblant plus répondre aux exigences de l’esprit, déclaré mort, l’art appartient alors au passé… [1]

Pour un achèvement de l’Art

Au XXème siècle, le spectre de l’art, encore et toujours au service des règles académiques, va être la cible d’attaques lancées par quelques mouvements qui souhaitent l’achever :

- Dada : de 1915 à 1923, une poignée d’artistes entreprit le sabotage de la logique, des hiérarchies des valeurs esthétiques d’un art "bourgeois" emprisonné dans des règles d’esthétiques strictes pour reconstruire un autre art "subversif et terroriste", qu’on aurait tort d’appeler surréalisme, puisque ces derniers se révèleront n’être que des salonnards… [2]
- Le Bauhaus, dynamisé par l’esprit de révolte de la Commune de Berlin, va intégrer tous les arts à la vie quotidienne : l’architecture, la photographie, le costume, la danse et le design qui ne seront plus considérés comme des représentations, mais qui concurrenceront à une nouvelle proposition vivante de la modernité [3].
- CoBrA. Dès 1948, des artistes politiques rejettent la culture rationaliste européenne dont la guerre venait de démontrer la décomposition [4]
- L’Internationale lettriste. Pour eux, le monde était à démonter et à reconstruire sous le signe de la créativité généralisée. [5]
- L’Internationale situationniste, au-delà de l’art, prône une révolution permanente de la vie quotidienne. [6]

L’Art sous influence financière

Si Dada ou les situationnistes œuvrèrent pour l’achèvement de l’Art, c’est le "Pop Art" (Popular Art) [7] qui, paradoxalement, signa son coma et sa mort latente.
Bien que puisant ses sujets dans la culture populaire ou figurant des objets et symboles du quotidien telles que les conserves ou la BD, sa production d’images et sa diffusion "de masse" n’eurent aucune ambition "populaire". L’art, traité comme une marchandise, à l’image des produits que l’on possède déjà et que l’on peut renouveler en déambulant dans les rayons de supermarchés, se mua en un un reflet miroir de sa consommation et non plus de son émancipation. Comme valeur marchande, l’Art est maintenu en vie artificiellement par des courtiers qui ont ouvert un nouvel espace dans le marché de l’art. Ils y vendent non pas une quelconque expression artistique ou vivante, mais des "produits" qui, comme n’importe quelles valeurs refuges, s’échangent sur des marchés en quête de nouvelles opportunités financières. Les entreprises investissent désormais "dans l’art", comme dans l’immobilier ou les champs pétrolifères, avec l’objectif d’en tirer de substantiels bénéfices à la revente [8].
Et chaque année, à Bâle, se tient le "Art Basel". Son sous-titre ? : "le grand supermarché mondial de l’art contemporain" [9]… Dont acte.


Des arts outsiders et modestes
Encore à l’écart des investisseurs (avant qu’ils n’y décèlent de possibles marges confortables), deux mouvements, tendances ou courants se distinguent dans l’Art actuel, dont le coma ne cesse d’être maintenu à coup de perfusions financières.

Hey ! modern art & pop culture

En 2010, Anne & Julien créent "HEY ! modern art & pop culture", une revue trimestrielle centrée sur l’art "outsider pop", produit par des créateurs marginaux, autodidactes, ayant élaboré leurs œuvres en dehors de l’influence du milieu artistique, de type lowbrow [10] et la culture populaire par opposition à l’art élitiste [11]. L’art qu’ils défendent depuis de nombreuses années est vivant, hétérogène, complexe avec de multiples courants ou territoires, oscillant entre la radicalité de l’art brut ou les formes les plus savantes du surréalisme pop. Les "subcultures", comblent la faille entre les "beaux arts" et les expressions picturales populaires : art urbain, illustration, graphisme, peinture, bande dessinée, tatouage, taxidermie ou art du poster…

Explorer, retranscrire, exposer, s’exposer : l’art est une des manifestations du risque dont le cœur humain a besoin pour se renouveler. Il saisit la vie dans son entier dynamisme. Il est le pain de l’esprit. D’éléments épars, il construit une unité. Nous avons grandi en musique et dans le brouhaha de la fête, sur les pavés de nos rues, dans les caves de nos cités. Nous aimons les images que notre nature et notre époque nous contraignent à créer, leur pouvoir de synthèse, leur capacité à relier.

HEY ! est une protestation envers des esprits favorisant le cloisonnage et le dogme esthétique. Il laisse la parole aux autodidactes, aux déviants, aux pratiques singulières, aux activistes, à la marge, reversant les valeurs établies du "beau", du "laid", du "bon" et du "mauvais goût"…
En Grande-Bretagne, la revue "RawVision" poursuit la même démarche [12].

Depuis 1995, la Halle Saint-Pierre ouvre ses portes à l’art brut, singulier ou outsider, dont celui présenté par Hey ! [13]


Les arts modestes du MIAM

Dans la ville de Sète, un ancien chai à vins abrite le MIAM ( Musée International des Arts Modeste), créé par Bernard Belluc [14], les frères Richard et Hervé Di Rosa [15] en 2000. Il présente des créations marginales ou périphériques, favorise la circulation des regards entre la culture savante et la culture populaire, le dépassement des frontières ou des genres, s’ouvre aux multiples réalités des cultures et des productions (dites) modestes, pour ne pas dire "ringardes", reléguées au dernier rang de l’Art.
Au MIAM, on trouve des jouets, des figurines, des gadgets ou des "bibelots" de toutes sortes, qui participent de "l’archéologie de l’enfance", qui côtoient les périphéries de l’art brut, de l’art naïf ou de l’art populaire. On est loin des galeries aseptisées et des verbiages de spécialistes auto-proclamés. Dans la cour intérieure du musée, le "jardin des plantes modestes", réalisé par l’artiste-botaniste Liliana Motta, raconte l’histoire de plantes généralement considérées comme des "mauvaises herbes", gênantes ou nuisibles au bon goût de l’esthétique…
Compagnons de route de cette aventure moderne, les "rastaquouères associés" (Pascal Comelade et le Général Alcazar) avec leurs instruments modestes (piano-jouet, guitares en plastique, lapin-tambour) ont composé un "Hymne au MIAM", pour accueillir les visiteurs de ce haut lieu.

Hymne au Miam 2000

L’art modeste ou "l’enfance de l’Art".


L’art modeste et "l’Art transversal".



Bref, les arts "outsiders" et modestes nous convient à des sortes de "réunions carambar" qui se tiendraient de manière aléatoire chez le facteur Cheval ou dans le château meringué de Louis II de Bavière où participeraient Pierre Molinier [16], les pensionnaires de l’hôpital Sainte-Anne, Pieter Brueghel [17], Hugo Ball [18], Philippe de Champaigne [19], Robert Tatin [20], Isidore Isou [21], les tatoueurs du port de Hambourg, Hans Richter [22] ou encore Jérôme Bosch [23].


[1"De nos jours, on ne vénère plus une œuvre d’art, et notre attitude à l’égard des créations de l’art est beaucoup plus froide et réfléchie. L’art ne donne plus cette satisfaction des besoins spirituels, que des peuples et des temps révolus cherchaient et ne trouvaient qu’en lui (...). Dans ces circonstances l’art, ou du moins sa destination suprême, est pour nous quelque chose du passé. De ce fait il a perdu pour nous sa vérité et sa vie (...). Ce que suscite en nous une œuvre artistique de nos jours, mis à part un plaisir immédiat, c’est un jugement, étant donné que nous soumettons à un examen critique son fond, sa forme et leur convenance réciproque. " - Hegel, l’Esthétique

[2Histoire et informations sur le mouvement artistique dadaïste : http://www.le-dadaisme.com

[4À Bruxelles au lendemain de la guerre, des artistes, parmi lesquels les Danois Asger Jorn, Carl-Henning Pedersen, Henry Heerup, Egille Jacobsen, le Belge Pierre Alechinsky, Christian Dotremont , Joseph Noiret, les Hollandais, Karel Appel, Constant et Corneillese, réunissent autour de leur analyse marxiste révolutionnaire de la société, contre toute spécialisation de l’art. En novembre 1948, ils créent le mouvement CoBrA ; nom composé à partir des initiales de leurs villes d’origine : Copenhague, Bruxelles, Amsterdam..

[5En 1951, au festival de Cannes, un film intitulé "Traité de Bave et d’Eternité" est projeté sous les huées. Composé de collages d’images récupérées, parfois détériorées, avec en bande sonore des poésies onomatopéiques et des monologues, l’œuvre est dans la filiation du dadaïsme et du futurisme italien. L’art traditionnel est déclaré mort et les lettristes aspirent à dépasser la division entre artiste et spectateur, entre vie et art.

[6En 1957, l’Internationale Situationniste a comme objectif de "Révolutionner la vie quotidienne" via la construction des situations, la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Les situationnistes dénoncent le mythe de la société des loisirs. Ils n’y voient qu’un mode supplémentaire de production consommation de l’espace temps social.

[8En 2015, le chiffre d’affaires du marché de l’Art atteignait un nouveau record : 15,2 milliards de dollars soit 13,5 milliards d’euros. En un an, il a augmenté de 26 % (12,05 milliards de dollars en 2013 soit 10,6 milliards d’euros). Un résultat « époustouflant, en progression de plus de 300 % en une décennie », selon Artprice (entreprise française spécialiste des données sur le marché de l’art)
Le grand gagnant des ces ventes est sans conteste Andy Warhol. L’icône américaine du pop art comptabilise 569 millions de dollars de produit de vente en 2014, un record historique. Pablo Picasso prend la deuxième place du podium, juste devant Francis Bacon.

[10un mouvement d’art pictural apparu à Los Angeles en Californie, à la fin des années 1970.

[14Bernard Belluc mène des recherches opiniâtres dans l’acquisition d’objets du quotidien, véritable mémoire intime des années 1950 et 1960.

[15Richard Di Rosa : Surnommé « Buddy » en référence à Buddy Holly et Hervé Di Rosa sont rattachés au mouvement français de la figuration libre, avec François Boisrond, Rémi Blanchard et Robert Combas.
Le mouvement de la "figuration libre", ouvre le renouveau de la peinture dans les années 1980, en empruntant à la BD, au quotidien, au rock ou au graffiti.

[16photographe, un peintre et un poète français -1900/1976 . Il est surtout connu pour ses tableaux érotiques et pour ses photomontages, mises en scène de son propre corps et autoportraits travestis, où s’expriment son culte de l’androgynie et son fétichisme des jambes. Son œuvre singulière et énigmatique a influencé, au début des années 1970, les artistes européens et nord-américains du body art, et continue d’interroger des artistes, des critiques et des collectionneurs d’aujourd’hui.

[17un peintre brabançon de la Renaissance -1564 ou début 1565/ 1636.

[18écrivain et poète dadaïste allemand.

[191602 / 1674, peintre et graveur français classique d’origine brabançonne.

[20(1902/1983, artiste français connu pour avoir créé un "Environnement d’art" spectaculaire devenu le Musée Robert-Tatin, à Cossé-le-Vivien (Mayenne) : http://www.musee-robert-tatin.fr/.

[21Isidore Isou, de son vrai nom Jean-Isidore Isou Goldstein, 1925/2007, poète, peintre, cinéaste, dramaturge, romancier et économiste français du XXᵉ siècle. Membre fondateur du lettrisme (1945)

[22Hans Richter, dit Johannes Siegfried Richter, 1888 /1976, peintre, sculpteur et cinéaste dada d’origine allemande.

[23Jheronimus van Aken, dit Jérôme Bosch ou Jheronimus Bosch. 1450 – v. 1516. Peintre néerlandais, membre de l’Illustre confrérie de Notre-Dame.