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Internet à la conquête d’un « non-lieu »

Fulano /3 mars 2005   

Cyber Culture


Si l’utopie (du grec ou « non » et topos « lieu » : « en aucun lieu ») est le monde de « nulle part », alors Internet peut reprendre cette définition.

Par son choix décentralisé initial et par son organisation « maillée » de plus en plus mondiale, le réseau est de partout, donc de nulle part. Quiconque peut s’y connecter, s’y rattacher, de quelque endroit qu’il se trouve, sans se préoccuper du lieu géographique. Plus que d’une île utopique, il s’agit d’un archipel en accroissement exponentiel, tant le nombre de sites et de services se développe. Il est internationaliste de fait, à vocation universelle par nature, pour notre petit monde qui se réduit de plus en plus...
Dans cette culture du réseau et du peer to peer [1], une pensée libertaire, anti-hiérarchique serait couramment diffusée. La structure, totalement décentralisée en apparence, renforce ce sentiment. Mais au-delà d’une apparente démocratie directe qui s’exprime notamment dans les courants alter-mondialistes ou chez les chercheurs en Intelligence collective, qui s’auto-organise et crée ses propres morales, que reste-il de cet esprit « piratique » qui mettrait en péril l’industrie du disque ou de la vidéo ?

Mais que veulent ces pirates qui surfent sur le Net ?

En 2003, les pirates auraient téléchargé 57 milliards de fichiers dont 12 milliards de fichiers audio, 45 milliards de fichiers images et 87 millions de films. Pour l’année 2007, il est « prévu » que chaque abonné aux réseaux haut débit télécharge 4 300 fichiers audio, 16 000 fichiers images, 680 documents et 30 films...
Lorsqu’on se penche sur le profil de ces pirates et qu’on analyse leurs motivations profondes, les sanguinaires « Morgan » se métamorphosent en « pousseurs de caddy » qui, malgré leurs téléchargements, continuent, dans leur grande majorité, à acquérir des œuvres dans les circuits de vente traditionnels. Certains estiment d’ailleurs que le téléchargement joue, pour eux, le rôle de préparateur de l’acte de consommation et leur permet ainsi d’acheter en tant que consommateurs exigeants. Ils revendiquent un doit à la diversité et à un non-alignement culturel. La critique des produits « marketés » et standardisés trouverait ainsi une réponse via le P2P. Mieux, ils les invitent à innover dans ce nouvel univers numérique et notamment à diminuer le prix de vente de leurs produits, y compris sur leurs plates-formes de vente en ligne et attendent des maisons de disques qu’elles développent des produits interactifs à forte valeur ajoutée pouvant susciter leur vif intérêt. Ils sont alors favorables à la mise en place de dispositifs innovants permettant d’assurer une rémunération des droits d’auteurs et des droits voisins au travers, par exemple, de solutions de micro-paiement ou par la mise en œuvre d’une redevance. Pour ces pirates bien policés, Internet et le P2P seraient donc un nouveau « temple de la marchandise » dans lequel on pourrait goûter et tester un produit avant son achat. Le « satisfait ou remboursé » de Leclerc y serait enfin associé au dépannage immédiat de Darty...


[1Contrairement au réseau Internet classique dans lequel les machines sont connectées directement à un serveur, l’échange de fichiers dans le peer to peer (ou P2P) se fait directement entre utilisateurs du réseau, sans passer par des machines spécialisées. Tout utilisateur du système est à la fois client et serveur. C’est-à-dire que disparaît la différence entre ceux qui sont « clients » et ceux qui ont installé le « serveur ».