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Gil Devillard : « Chez Renault, militer dans le groupe Makhno, ce n’était pas de tout repos ! »

AutreFutur /12 décembre 2013   

Autogestion - Culture


Gil Devillard est né en 1923. Militant à la Fédération anarchiste de 1946 à 1952, ouvrier chez Renault, il a été l’animateur de la CNT à Boulogne-Billancourt, et membre du comité de grève pendant la lutte de 1947. Avec André Nédélec il sera cofondateur en 1949 du groupe Makhno de la Fédération anarchiste, et appartiendra à l’Organisation Pensée Bataille, fraction plate-formiste au sein de la FA, jusqu’en 1952.
Après avoir participé au journal Tribune ouvrière jusqu’en 1956, il sera, avec Pierre Bois et Robert Barcia, un des fondateurs du groupe Voix ouvrière, future Lutte ouvrière.


Ce témoignage, à retrouver sur le site d’Alternative Libertaire, a initialement été publié dans la défunte revue d’histoire sociale Gavroche n°148, octobre-décembre 2006.
Entretien recueilli par Guillaume Davranche et Daniel Goude. (Extrait).


Alternative libertaire  : Début 1946 tu es démobilisé, après avoir combattu depuis 1944 au sein du maquis de Lorris (Loiret) puis dans les Forces françaises libres (FFL). Tu entres en politique à ce moment-là. Peux-tu nous raconter ?

Gil Devillard  : En janvier 1946, j’ai été démobilisé d’une unité des FFL. J’avais fait auparavant un passage dans la Résistance, où j’avais d’ailleurs connu des anarchistes espagnols. C’était la fin d’un parcours assez mouvementé et il s’en est fallu de peu que je parte en Indochine avec la bénédiction de cette mafia politique que l’on appelait alors le tripartisme, à savoir le PCF, la SFIO et le MRP [1].

J’avais 22 ans. J’ai été embauché dans une compagnie d’assurance : la Préservatrice, dans le IXe arrondissement de Paris. Je n’y suis resté que quatre mois : c’était tout ce que je pouvais supporter de ce milieu confiné, très réactionnaire, où j’étouffais. J’y provoquai d’ailleurs un petit scandale en refusant de serrer la main à un employé pétainiste. Dans cette compagnie j’ai néanmoins rencontré une copine qui m’a amené dans le mouvement des Auberges de jeunesse. C’était une grande bouffée d’oxygène ! J’y ai d’ailleurs retrouvé quelques bons camarades que j’avais connus dans ma période « militaire ». L’un de ces camarades étant désormais ajusteur chez Renault. C’est par son intermédiaire que j’ai été embauché à Boulogne-Billancourt, en avril 1946. Manque de pot j’ai loupé mon essai à l’embauche. J’avais un peu perdu la main et j’ai dû reprendre la formation d’ajusteur que j’avais entamée avant guerre. J’ai donc commencé à travailler sur une chaîne de montage moteurs.

Je me sentais à l’époque proche des communistes. J’étais prêt à adhérer au PCF, ignorant des positions patriotardes qu’il avait pris à la Libération. Un incident vint heureusement contrarier ce projet. Un matin, en allant au boulot, à la station de métro Boulogne-Billancourt, je vois un attroupement et des papiers qui volent en l’air. Je m’approche et j’aperçois deux filles qui essayaient de vendre un journal trotskyste, La Lutte de classe [2]. Les staliniens étaient en train de les bousculer. Alors j’interviens et je demande ce qui se passe. Ils me répondent un truc du genre : « Ce sont des salopes, elles ont couché avec les Boches !  » Alors là ça m’a énervé, et je leur rétorque : « Ça va bien, des histoires de salopes qui ont couché avec les Boches, je pourrais en raconter et des meilleures ! Et puis la guerre est terminée, y a aucune raison qu’on empêche les gens de s’exprimer démocratiquement.  » Alors celui qui dirigeait le groupe s’approche de moi et me dit : « Tu défends ces salopes, si ça se trouve toi aussi tu étais un collabo !  » ce qui a fait qu’à ce moment-là, je lui ai foutu un coup de tête dans le pif. Il s’est mis à saigner et les autres me sont tombés dessus. Comme à l’époque, je faisais de la boxe française et que je sortais de l’armée où j’avais appris le close-combat, j’en ai esquinté plusieurs et ils ont déguerpi.

L’incident clos, je m’apprête à rentrer dans l’usine, quand un type qui avait assisté à la scène m’apostrophe comme ça : « Alors p’tit gars t’as fait connaissance avec la démocratie communiste ; t’inquiète pas, t’en entendras parler car ils t’ont repéré ! » Effectivement ! C’est à partir de là que j’ai adhéré au mouvement anarchiste.

Comment as-tu rencontré l’anarchisme ?

Gil Devillard  : J’avais un oncle pour lequel j’avais beaucoup d’admiration, qui avait été militant du PC avant la guerre. Il avait tenté de monter une section CGTU chez Brochaut, à Aulnay-sous-Bois. Un mouchard l’avait dénoncé et le patron l’avait foutu à la porte. Il avait donc attaqué aux prud’hommes mais avait été débouté. Dépité, il avait attendu son patron à la sortie du tribunal et, comme il avait fait de la boxe, il l’avait foutu KO. J’avais été témoin de la scène, à 12 ans, et j’avais été très impressionné par ce tonton qui était capable de mettre son patron KO ! …/…


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[1Mouvement républicain populaire (MRP) : la démocratie chrétienne

[2Il s’agit du bulletin édité par l’Union communiste (UC), le groupe trotskiste de Barta, ancêtre de Lutte ouvrière.