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En 1974, le candidat François Mitterrand félicitait le digger Emmet Grogan

Lucie Heymé /11 janvier 2016   

Réflexions - Médias - Culture


Le 2 avril 1974, décède Georges Pompidou, Président de la République. Une élection présidentielle anticipée est alors planifiée pour les 5 et 19 mai. Douze prétendants à la fonction suprême sont en lice [1] Leader de la droite, Valéry Giscard d’Estaing prône le "changement dans la continuité". Des "Pompidoliens", entraînés par Jacques Chirac [2], lancent une fronde, "l’appel des 43", pour torpiller Jacques Chaban-Delmas. Pour "l’Union de la gauche", François Mitterrand, réclame la "paix sociale".

Le livre : une passion de Mitterrand
Connu pour sa participation au régime de Vichy puis dans la résistance, pour ses onze postes de ministre sous la IVe République et pour celui de premier secrétaire du jeune Parti socialiste en 1971, Mitterrand l’est moins pour sa bibliophilie et sa collection d’éditions rares [3].
Sa passion pour les livres et les auteurs est éclectique. Il y a bien entendu des écrivains de droite comme Barrès, Chardonne, Drieu la Rochelle, mais aussi Sartre, Renan, Duras, Sade ou Pablo Neruda…

Flammarion publie Emmett Grogan
En 1973, dans le climat d’une France "post 68", Flamarion publie "Ringolevio" ou la "vie jouée à fond " d’Emmett Grogan, un Irlando-Américain de Brooklyn.et membre fondateur des "Diggers" de San Francisco. Avec ce collectif contre-culturel anarchiste, actif entre 1966 et 1969, il "libère" pendant des années des vivres et des vêtements pour les redistribuer aux pauvres, hippies ou membres du ghetto noir de la ville [4].
Dans ses attaques virulentes contre la télévision et les médias, il prône une presse alternative et la création de ses propres journaux : les fanzines de la free press. À Londres, en 1968, lors d’un meeting sur la "Dialectique de la Libération" il prononce un discours aux allures "radicales" qui enflamme l’enthousiasme des participants. Le calme revenu, Grogan révèle l’auteur du texte qu’il a prononcé : un certain… Adolf Hitler. L’auditoire s’aperçoit alors qu’il s’est fait avoir par une rhétorique qui "sonnait bien". [5]

Mitterrand félicite Grogan
Alors que la campagne présidentielles est lancée, Mitterrand se plonge dans la lecture de "Ringolevio". Sont-ce les aventures de l’auteur, les actions des Diggers ou la radicalité envers les médias qui le passionnent ? Quoi qu’il en soit, le 12 avril 1974, il envoie un message de félicitation à Emmett Grogan par l’intermédiaire de son éditeur :

12/4/74 François Mitterand 4 Avenue Deylan Paris Trocadéro (France)
La télévision est une scène - La caméra est le peuple - Vous êtes l’acteur dont la présence transportera la France - La rose au poing
Emmett Grogan chez Flamarion "




La télévision au cœur de la campagne présidentielle
Le 10 mai, le débat radiotélévisé de l’entre-deux tours réunit plus de 20 millions de téléspectateurs et restera un temps-fort de la campagne. Giscard y présente Mitterrand comme "un homme du passé", un politicien qui a collectionné les ministères pendant la IVe République. Il promet à la France le "changement dans la continuité". Mitterrand lui oppose le bilan du gouvernement Pompidou dont il est issu.
Le débat durera deux heures et le "bon mot" de Valérie Giscard d’Estaing ; "Vous n’avez pas le monopole du cœur" deviendra "culte".

Épilogue
Au soir du 2ème tour, le plus serré de l’histoire de la Ve République, Valéry Giscard d’Estaing remporte le scrutin avec 425 000 voix d’avance.
Mitterrand avait assurément mal lu un livre qui ne lui était pas destiné. Ses petites "victoires" télévisuelles suivantes, comme lors de sa joute avec Jacques Chirac en 1981 et son célèbre : " je ne suis pas votre élève et vous n’êtes pas le président de la République", ne changeront rien à l’affaire. Rigolévio n’est pas un livre à ranger sur une étagère de bibliothèque, mais à faire circuler sur le terrain des luttes.



[1La droite se lance en ordre dispersé avec Valérie Giscard d’Estaing (VGE), ministre centriste de l’Economie et des Finances et Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre (1969-1972) censé porter la voix des gaullistes de l’UDR (Union pour la défense de la République). La gauche, des communistes aux radicaux, fait front commun derrière le Premier secrétaire du PS, François Mitterrand. Neuf autres « petits » candidats tentent de se faire une place : Jean Royer, qui porte les valeurs morales de la droite, Alain Krivine, de la Ligue communiste révolutionnaire, le royaliste Bertrand Renouvin, les euro-fédéralistes Jean-Claude Sebag et Guy Héraud, l’électron libre social-démocrate Emile Muller et René Dumont, premier candidat écologiste. Deux nouveaux visage apparaissent : Jean-Marie Le Pen pour le Front national et Arlette Laguiller pour Lutte Ouvrière.

[2Connu également comme un grand amateur des d’Arts Premiers et de la tête de veau.

[3En 1957, il acquit les 13 volumes en édition originale d’À la recherche du temps perdu, de Proust, en vérifiant que le premier était bien celui publié à compte d’auteur par le romancier chez Grasset en 1913…

[4Lire : Les Diggers Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968). par Alice Gaillard. http://www.lechappee.org/les-diggers

[5"Notre révolution fera plus pour réaliser une transformation réelle, intérieure, que toutes les révoltes modernes prises ensemble !…
A aucune étape de notre avancée, à aucune étape de notre combat nous ne devons laisser le hasard nous guider !
Nul ne peut contester que, durant l’année qui vient de s’écouler, une révolution d’un caractère absolument considérable a enflé comme une tempête parmi la jeunesse de l’Ouest.
Regardez la puissance de la prise de conscience de la jeunesse d’aujourd’hui !
Considérez l’unité profonde de notre volonté, notre unité d’esprit, l’accroissement de notre communauté de pensée ! Qui pourrait nous comparer à la jeunesse d’hier ?
Tous unanimement, nous sommes convaincus que la force ne trouve pas son expression dans une armée, dans des tanks et des armes lourdes, mais bien plutôt s’exprime en définitive dans le travail en commun de la volonté populaire !
La volonté qui unit nos groupes avec la conviction que les hommes et les femmes doivent apprendre le sentiment de communauté pour se protéger contre l’esprit de lutte des classes, de haine de classes et de division de classes ! …
Nous approchons d’une vie communautaire, d’une vie de révolution ! Une vie commune afin de travailler à un avancement révolutionnaire de la paix, de la prospérité spirituelle et du socialisme ! Vers un renouvellement victorieux de la vie même !…
Notre travail, c’est d’éveiller chacun, et de faire disparaître les illusions ! De sorte que, lorsque les gens seront enfin réveillés, plus jamais ils ne replonge dans le sommeil !
La révolution n’aura pas de fin ! Elle doit pouvoir se répandre en ruisseaux de révolutions, et être guidée dans le chenal de l’évolution. . .
L’histoire jugera le mouvement non pas selon le nombre de pourceaux que nous aurons supprimés ou emprisonnés, mais selon que la révolution aura réussi à restituer le pouvoir au peuple et dans le contrôle de ce pouvoir pour faire respecter la volonté du peuple, partout ! . . .
Le pouvoir au peuple !"
Discours prononcé au Reichstag en 1937(?)