/ Cultures / Juste une Image / Pouvoir et société : Deux classes, trois forces

Deux classes, trois forces

Pierre Bance /23 avril 2012   

Réflexions


La campagne électorale fut indigente, seule la perception du champ social s’est modifiée : la division politique binaire entre droite et gauche s’estompe et ressurgit le clivage en deux classes : la classe des privilégiés et la classe populaire, « les “prolétaires” d’aujourd’hui ». C’est le constat de Jacques Bidet dans une tribune de Libération. Mais, ajoute-t-il, s’il y a deux classes, il y a aussi trois forces sociales car la classe des privilégiés est composée de deux groupes parfois antagonistes parfois alliés : d’une part ceux qui possèdent « les privilèges de la propriété », d’autres part, ceux qui détiennent « la compétence patentée » [1].

Durant les Trente glorieuses, prolétaires et compétents s’allièrent « dans la construction de l’État social national » pour contenir les capitalistes. Avec la vague néolibérale, les compétents changèrent de camp pour rejoindre les capitalistes, laissant le prolétariat seul devant la régression sociale. Nous en sommes là. Si les capitalistes resteront à droite par nécessité, les compétents, dotés d’une intelligence de la trahison, laisseront tomber leurs maîtres si leur intérêt le commande, et muteront en gauche élitaire ou gauche gestionnaire.

Selon, Jacques Bidet, le « système Mélenchon » est de tenter de ramener les compétents dans le camp des sans-privilèges sans pour autant qu’ils les dominent, de faire qu’ils y trouvent leur compte sans remettre en cause l’hégémonie populaire. Un schéma marxiste classique : le peuple a besoins de la fraction éclairée de la bourgeoisie pour triompher pendant et après la révolution (les élections) ; mais il imposera la « dictature du prolétariat » au partenaire rallié. Or, ce montage ne résiste pas à la critique anarchiste qui veut que, toujours, dans cette alliance, la bourgeoisie domine le peuple même si c’est moins brutal quand elle y est alliée que quand elle est à la solde du capital ; il en a été ainsi dans toutes les révolutions dites bourgeoises (1789, 1830, 1848), ne parlons pas de la piteuse « révolution » de 1981. Les anarchistes poussent plus loin leur analyse : à supposer une révolution plus radicale, si l’État n’est pas rapidement détruit par la mise en place de l’autogestion généralisée, très vite, au sein même du peuple et avec les opportunistes de la bourgeoisie, se reconstituera un nouveau groupe dominant à l’image du gouvernement républicain espagnol et, plus significatif encore, de la bureaucratie soviétique.

Jacques Bidet convient que « le peuple n’a pas vocation à être représenté par les partis des privilégiés », ni par aucun parti doit-on ajouter, mais il s’interroge sur sa capacité à « se donner l’organisation politique appropriée, diverses et rassemblées » qui fera que la victoire – qu’on imagine électorale – ne soit pas « qu’un feu de paille ». Il a raison, toute la question est dans la mise en œuvre d’une nouvelle organisation car, personne n’est dupe, le ralliement à un Mélenchon quelconque, entouré de débris divers (adhérents d’un PC à la dérive, transfuges du NPA en mal de trotskisme, politiciens à la recherche de la gamelle, bureaucrates délaissés par la troupe, intellectuels avides de reconnaissance…) ne peut conduire qu’à la catastrophe. Cet amalgame d’intérêts alimentaro-politiques n’a rien à voir avec le peuple, ne constitue pas l’organisation qu’il doit se donner et ne peut déboucher que sur des coalitions de « chiens crevés », comme dirait Marx, tels Izquierda unida en Espagne, Rifondazione comunista en Italie ou Die Linke en Allemagne.

Si l’analyse de Jacques Bidet aide à comprendre la mécanique des forces en présence, politiquement, elle nous laisse avec cette lancinante question : comment élaborer une stratégie de la convergence débouchant sur une force sociale fédérée en marge des partis, assez intelligente pour, d’abord, se donner les moyens d’un autre futur émancipé, puis, de le réaliser. Autrement dit, assez puissante pour contrarier la domination politique et économique de la gauche ou de la droite, assez déterminée pour faire sauter l’État le moment venu.


[1Jacques Bidet, « Et nous voyons apparaître une nouvelle conscience de classe », Libération, 12 avril 2012 (http://www.liberation.fr/politiques/2012/04/12/et-nous-voyons-apparaitre-une-nouvelle-conscience-de-classe_811307). Il fait ici application de sa théorie sur les deux pôles de la classe dominante : le pôle de la propriété capitaliste sur le marché (la finance) et le pôle de la compétence sur l’organisation (l’élite intellectuelle et technocrate).
Jacques Bidet est professeur émérite de l’Université de Nanterre. Il a fondé en 1987, avec Jacques Texier, la revue Actuel Marx dont il est le directeur honoraire. Il est membre du conseil scientifique d’Attac.