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Communisme : un manifeste

Contribution /27 janvier 2013   

Réflexions


Ce manifeste signé du collectif pour l’intervention à paraître début novembre aux éditions Nous n’est pas une énième analyse du capitalisme. Il s’adresse à ceux qui participent de près ou de loin aux luttes politiques, ou qui se sentent concernés par elles. Il a pour but de contribuer à renouveler les formes de l’organisation politique. Nous en publions ici un extrait.

Le communisme a longtemps été conçu comme une forme de société égalitaire pouvant être instauré par des décrets d’États ; comme l’application d’une ligne politique juste en droit d’éliminer toutes les autres ; comme un productivisme supérieur car intégralement socialisé ; comme ce qui n’a que mépris pour les attachements à un territoire, pour l’individu et ses faiblesses. Cela nous indique au moins en négatif de quelle manière renouveler l’entente de ce que nous appelons communisme : nous ne croyons pas que l’égalité puisse s’imposer par la force, et en particulier par celle d’un État, fût-il déclaré révolutionnaire. Nous ne voulons pas d’un État, nous ne voulons pas d’un système centralisé, nous voulons ce que nous appelons une composition de mondes. Nous ne voulons pas non plus penser la politique en référence à la seule communauté humaine, car celle-ci n’est rien en dehors des milieux naturels, sociaux et techniques dans lesquels elle s’inscrit. Nous ne voulons pas un meilleur développement économique, mais l’abolition sans reste des pseudo-lois de l’économie qui mènent le monde à sa perte.

La proposition contenue dans ce manifeste est une proposition d’organisation. Elle ne peut être que le fruit d’une conjonction entre la situation politique présente et nos parcours singuliers. D’où venons-nous ? De collectifs autonomes réunis autour de luttes de chômeurs et précaires, de sans-papiers ou encore anti-nucléaires, menées à distance des partis et des syndicats dont la politique est basée sur la représentation. Malgré leurs forces évidentes, ces collectifs politiques ont aussi généré leur propre stérilité, liée aux rivalités, au sectarisme, à l’enfermement groupusculaire, à un certain révolutionnarisme verbal ou à une esthétique du geste. Notre proposition est donc issue du constat d’un épuisement des formes de la lutte, qu’il s’agisse des mouvements sociaux et du militantisme qui se subordonne à eux, ou des campagnes d’action ponctuelles impulsées par les milieux radicaux. Elle vient aussi de notre refus d’envisager le choix politique à partir d’alternatives infernales : se spécialiser dans la lutte ou se disperser ; séparer la vie et la politique ou dissoudre la politique dans la vie collective ; surjouer le formalisme organisationnel ou s’enfermer dans les évidences qui font tenir les groupes. Nous concevons la nécessité de l’organisation politique en dehors de ces alternatives, ce qui implique de penser aussi bien ce que nous pouvons immédiatement mettre en œuvre, par nos propres forces, que ce que nous devons anticiper en termes de bouleversements révolutionnaires.

Une idée vivante

Comment ce qui existe à l’occasion de moments de lutte politique peut trouver à se prolonger, et ne pas s’arrêter ? Une solution est de s’appuyer sur les expériences communautaires qui ont pu naître, ou se renforcer, à l’occasion d’un conflit. Il s’agit alors de maintenir autant que possible la communauté de lutte telle qu’elle s’est constituée, et de densifier les liens qui la composent. A partir de là, peut se développer une politique expurgée de ses impasses traditionnelles. Ce qui est retenu du moment politique, c’est la disposition à la lutte elle-même, disposition qui peut prendre la forme d’une organisation collective. L’obstacle sur lequel elles butent est alors de savoir comment « s’ouvrir aux autres », mais la question ainsi posée est vouée à demeurer sans réponse, car dans ce cas, c’est la communauté elle-même qui a définitivement pris le pas sur ce dont elle prétend être porteuse, à savoir : un horizon pour la lutte, une idée vivante pour transformer le monde.
A l’exact opposé, des philosophes ne cessent de nous rappeler aujourd’hui ce que peut être l’Idée du communisme, et en quoi l’horizon qu’elle convoque redevient plus que jamais pertinent. Mais cette élaboration, quelles que soient ses fécondités ou ses limites intrinsèques, laisse de côté la question du support vivant de cette idée. Cette question est confiée à des émergences futures, et pour l’heure il s’agit seulement de faire un travail de transmission qui se doit d’emprunter ce qui est mis à disposition pour cela : les canaux académiques ou médiatiques.

Nous voyons bien que le geste politique radical, qu’il pèche par excès d’intellectualisme ou par pragmatisme à courte vue, se caractérise aujourd’hui par la confiance qu’il accorde à l’émergence. Quelque chose va bien finir par émerger de tout ce qui est là : luttes spécifiques, mouvements, événements, communautés activistes, colloques de philosophie… L’important est de faire les bonnes hypothèses sur ces émergences à venir. L’important, autrement dit, est de ne pas céder à ce qui semble constituer le péché politique absolu : le volontarisme. Les philosophes nous ont appris à déconstruire la Volonté, les militants nous ont appris à nous méfier comme de la peste de l’avant-gardisme : le résultat est qu’il faut toujours commencer par dire que nous ne voulons au fond rien ajouter à ce qui est déjà là.

Tout le problème est que, si l’on n’ajoute rien de façon volontariste à ce qui est là, rien n’aura jamais lieu que ce qui a déjà lieu, à savoir précisément : des émergences et leurs retombées. Là où il y a ambition révolutionnaire, il y a la nécessité d’assumer un saut, c’est-à-dire de prendre le risque d’ajouter quelque chose à ce qui est déjà là pour pouvoir faire qu’advienne autre chose que ce qui est prévu, autre chose que ce qui est censé nous attendre — c’est-à-dire au bout du compte, l’écrasement des forces révolutionnaires par le parti du capital.

Nous ne croyons pas qu’il puisse y avoir de politique révolutionnaire sans idée, sans horizon --- c’est-à-dire aussi sans que s’inventent des formes adéquates et un tant soit peu nouvelles d’organisation politique qui puissent en être les supports. Une idée vivante n’est pas une abstraction intellectuelle détachée du monde réel. Elle ne se confond pas non plus avec un idéal moral, dont nous devrions chercher à nous approcher indéfiniment mais que nous ne pourrions jamais atteindre. L’idée est l’inscription dans la réalité des exigences qui en permettent la transformation. Il est vrai que l’idée du communisme est indissociable d’un horizon d’attente, mais il n’y a pas d’idée là où on ne fait qu’attendre, là où l’on se contente de cultiver l’impression qu’ « un autre monde est possible ». Il y a une idée vivante là où l’horizon d’attente devient un facteur de la transformation de l’état de chose présent.

Approches de la transition révolutionnaire

Notre problème est de rendre commensurables l’action des groupes politiques organisés et celles de leurs ennemis. Nous avons besoin d’une invention politique qui réduit l’écart entre ces deux types d’action – comme le parti révolutionnaire a pu être capable par le passé – et plus précisément : une invention à même de jeter un pont entre l’ampleur des mouvements de masse ( qui ont une dimension populaire mais ne s’attaquent pas directement au capital ) et le caractère offensif des mouvements radicaux ( qui attaquent le capital en tant que tel mais n’ont pas la puissance de renversement des soulèvements populaires). Une invention susceptible de permettre la continuité d’un rassemblement, et de survivre au va-et-vient des émergences et des vagues de conflit provisoires. Mais tout l’enjeu de cette invention est de trouver une opacité qui laisse aussi peu que possible passer les puissants projecteurs dont sont dotés les militants du capital, tout en étant visible et lisible pour tous ceux à qui elle s’adresse.

Il n’y a pas de solution clé en main. Mais cela ne nous empêche pas de vouloir mettre en œuvre une politique expérimentale, qui cherche à se dégager des impasses qui sont dès maintenant identifiables comme telles. Et pour la mettre en œuvre, il faut fabriquer des dispositifs d’expérimentation – quitte à les réajuster.

Outils pour la lutte

Dans les espaces militants, nous croisons souvent des collectifs, depuis les anarchistes activistes jusqu’aux groupes locaux combatifs d’un syndicat, qui préfèrent organiser leurs actions eux-mêmes, au lieu de s’en remettre à ce qui pourrait émerger spontanément d’on ne sait où, ou aux calendriers des représentants syndicaux. Ce que nous voulons créer est une forme d’organisation – que nous appellerons ici des « comités » – où se concrétise ce choix de la politique, le choix du primat de l’intervention : là où des amitiés et des camaraderies font support pour se mettre en action. Qu’un comité prenne son origine dans un collectif déjà constitué, dans ce que nous appelons des lieux de l’autonomie, ou simplement dans le partage d’une idée, il s’appuie sur la volonté de participer soi-même à l’élaboration et aux décisions d’un groupe, sur une certaine discipline de l’attention et sur l’engagement à une responsabilité mutuelle en son sein. Ce qui suppose de trouver les voies pour ne pas s’enfermer dans l’ethos et les codes d’un groupe. Il est essentiel en ce sens qu’une expression publique des idées des comités ait lieu, pour qu’elles soient à la fois relayées et confrontées à l’épreuve du réel et des critiques. Ce n’est qu’à ces conditions qu’un collectif peut envisager d’être assez stable et pérenne pour dépasser la seule défense de quelques droits lors des mouvements sociaux et être porteur de manière durable d’une idée politique élaborée. Nous voulons une forme d’organisation susceptible d’être réappropriée par tous, qui correspond à ce que nous pouvons mettre en œuvre dès maintenant, par nos propres forces.

Collectif pour l’intervention

Source : http://laviemanifeste.com