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Comment nos mères nous ont-elles appris à utiliser les technologies ?

Contribution /10 juin 2012   

Cyber Culture - Culture


Papier paru le 11 mai dernier sur le site de The Atlantic, sous la plume d’Alexandra Samuel, directrice du Social+ Interactive Media Center de l’université de design et d’art Emily Carr de Vancouver au Canada.


C’est tellement simple que ma mère peut l’utiliser”. “On doit expliquer cette application d’une manière que votre mère comprendrait”. “J’ai su que ce réseau social marcherait quand ma mère elle-même s’y est inscrite”. Dans le monde des technos, relève justement Alexandra Samuel, les mères sont régulièrement invoquées comme la population plancher des usagers, comme les retardataires désespérants auquel tout nouveau produit se doit d’être utile, en dépit leurs aptitudes limitées. Nous sommes, dit Alexandra Samuel, trop nombreuses (et trop recherchées par les publicitaires) pour être simplement ignorées : les entreprises de technologie et les développeurs doivent faire l’effort de se mettre à la place de ces très ! étranges créatures que sont les mères avec un clavier.
“En tant que mère – et technophile -”, dit encore Alexandra Samuel, “je vois là une tentative de nous effacer de l’histoire. Quoi que nous fassions, nous les mères, nous sommes condamnées à échouer dans l’anticipation de la vie en ligne à venir de nos enfants : nous sommes incapables de les préparer au monde dans lequel ils vivront. Pas étonnant que tant de mères baissent les bras et n’essaient même pas de suivre le rythme de l’innovation.

Peut-être était-ce plus facile pour nos mères, qui n’avaient pas anticipé qu’il était impossible d’anticiper et de nous préparer à l’avenir. Et pourtant, si on porte un regard rétrospectif sur les compétences que ma mère m’a inculquées, explique l’auteure – compétences pour évoluer dans un monde, et son substrat technologique, qui sont aujourd’hui largement obsolètes – je suis frappée à quel point elles se sont révélées fondamentales dans le monde technologique qui est le mien aujourd’hui.” Et l’auteure de donner quelques exemples.

Le catalogue sur fiches  : j’avais 11 ans quand ma mère m’a fait entrer pour la première fois dans la bibliothèque de recherche de l’université de Toronto, et m’a appris à utiliser leur catalogue sur fiches (vraiment imprimés sur des fiches) et les énormes volumes reliés qui indexaient chacune des revues académiques de la collection. Au lycée, j’ai rédigé des devoirs sur tous les sujets, de Woodrow Wilson jusqu’à l’histoire du vice, creusant mon chemin à travers les mots-clés et les étagères de la bibliothèque pour trouver les réponses dont j’avais besoin. Cela fait dix ans que je n’ai pas fait de recherche dans des livres imprimés, mais j’utilise les compétences acquises dans les catalogues sur fiches presque chaque jour. L’aptitude à convertir des questions générales en mots-clés spécifiques est le talent essentiel de tout Google Ninja, et l’insistance de ma mère pour que je développe des aptitudes à la recherche en bibliothèque m’a fourni les fondements pour trouver rapidement, en ligne, l’information adéquate.

La machine à écrire. Beaucoup de mes amies femmes racontent comment leurs mères les ont découragées à apprendre à taper à la machine, de peur à ce qu’elles ne soient reléguées à des postes de secrétaires. Ma mère a choisi l’option inverse, m’aiguillant d’abord puis me corrompant carrément pour que j’aille suivre des cours. La machine à écrire électrique que j’ai reçue comme récompense était dépassée un an plus tard avec l’arrivée dans notre foyer de notre premier ordinateur, mais mon aisance avec le clavier m’a permis de me sentir à l’aise avec la nouvelle machine. Aujourd’hui, ma très grande vitesse de frappe – produit de trente ans de pratique du clavier – signifie que je peux bloguer aussi vite que je parle, ou twitter aussi vite que je pense.

La microfiche. Notre cave contenait un lecteur de microfiches et de microfilm que ma mère utilisait pour ses recherches sur l’Égypte ancienne, scrutant l’écran pour combler les vides sur la photo d’un morceau abimé de papyrus. Elle m’a appris à faire tourner les bobines d’archives de journaux, en déchiffrant juste ce qu’il faut du texte pour trouver rapidement le bon article ou la bonne date. L’aptitude à pouvoir passer d’un écran de texte à un autre, en zoomant sur la phrase ou le morceau qui m’intéresse, est ce qui me maintient à flot dans un monde en ligne qui crache des monceaux de liens et d’articles chaque jour.

Les lettres de remerciement. Chez nous, s’approvisionner pour un anniversaire consistait à acheter des gâteaux, de la glace et une boite de cartes. A peine avais-je terminé de déballer mes cadeaux que ma mère me mettait au travail, pour que j’écrive des lettres de remerciement bien senties à tous ceux qui m’en avaient offert un. Alors que je rêvais de jouer avec ma nouvelle Barbie, j’empoignais le stylo jusqu’à la crampe et allais au bout de ma tâche. Je suis incapable de me souvenir de la dernière lettre de remerciement que j’ai rédigée avec un stylo, mais ce savoir-vivre s’est transféré au monde en ligne. La discipline que supposent les remerciements que j’adresse par mail ou via Twitter – ce que je fais le plus vite possible – m’a aidé à développer des relations professionnelles et numériques dans lesquelles la courtoisie est la norme, pas l’exception.
Tout est là, dit Alexandra Samuel : je ne peux pas plus imaginer le monde dans lequel vivront mes enfants que ma mère ne pouvait anticiper celui auquel elle me préparait. Et pourtant, elle l’a fait, en insistant sur les aptitudes induites par les technologies de son monde, même si ces outils, et ce monde sont vite devenus obsolètes.
Si le cœur de la maternité est indépendant des technologies et outils d’une époque, ça ne signifie pas que les mères sont en droit d’ignorer le contexte technologique dans lequel elles évoluent. Les outils et usages que nous trouvons non intuitifs sont ceux que nous avons dû apprendre, ce sont précisément ceux dans lesquels nous pouvons guider nos enfants, plutôt que les y suivre.

Donc, les développeurs, arrêtez de niveler les choses par le bas pour vos mères. Elles sont sans doute moins bêtes que vous ne le croyez, parce que quelque part sur le chemin de votre vie, elles ont posé les fondations qui ont fait de vous des natifs du numérique.

(F. de la Porte - Internetactu)