/ Portraits : Camilo Cienfuegos, du rouge et noir à Cuba

Camilo Cienfuegos, du rouge et noir à Cuba

Contribution /18 novembre 2012   

Réflexions - International


Anarchie et communisme, loin de hurler de se trouver ensemble, hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes de liberté et d’égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles de la révolution.“, écrivait Carlo Cafiero en 1880. [1]

Le triomphe de la révolution cubaine fut une illustration plus récente de ce constat qui fait toujours hurler tant de camarades.

Dans les faits, les anarchistes cubains étaient une composante essentielle des réseaux de lutte politique clandestine et de la guérilla contre la dictature de Batista (comme des précédentes), qui mèneront à la victoire de 1959. Beaucoup d’entre eux rallièrent le “Mouvement du 26 juillet” mené par Fidel Castro. Mouvement dont les couleurs libertaires : le rouge et le noir, étaient toujours visibles sur ses épaulettes. Avant que le Commandant n’opte pour les chemises à carreaux, choix légitime mais discutable, surtout pour les carreaux.

La tradition libertaire de Cuba est séculaire. Les habitants originaux de l’île, les “Indiens” Ciboney et Tainos, intégraient dans leur mode de vie plusieurs principes, tels l’absence de propriété ou d’Etat, que les anars ne renieraient pas. Vient la colonisation par les Espagnols et le génocide de ces pourtant sympathiques autochtones. Les siècles suivants, les idées et les penseurs anarchistes influenceront nombre de personnages clefs de l’histoire et de la lutte d’indépendance cubaine. Le héros national, José Marti ou les mouvements anarcho-syndicalistes du début du XXem siècle qui seront à la tête du mouvement ouvrier en sont de parfaits exemples. De même certaines traditions toujours vivantes et importées par les déportés Africains victimes de l’esclavage, véhiculent elles aussi des idées libertaires comme la solidarité et la résistance à l’oppresseur.
Bref une île fertile pour la pensée anarchiste, ce qui explique qu’au moment où la révolution s’initie dans la Sierra, les anarchistes y sont déjà, et partout ailleurs aussi : dans les syndicats, les loges, les universités, les coopératives, les confréries, les villes et les campagnes.

Le plus fameux d’entre eux est Camilo Cienfuegos, anarchiste de père (Espagnol) en fils. Il participe aux luttes étudiantes avant et lors du coup d’état de Batista. Puis à celles qui précèdent la révolution. Blessé par balle puis arrêté et fiché, il rejoint Mexico.
Avec Fidel, Raoul et le Che, il fait partie des quelques rescapés, survivants au débarquement qui les ramène sur l’île de Cuba. Précisément là où l’armée de Batista informée du projet, les attendait de pied ferme. Sur quatre-vingt deux volontaires guérilleros embarqués au Mexique, moins d’une vingtaine en réchapperont.
Ensemble ils allument le premier feu de guérilla dans la Sierra. Rapidement le mouvement prend une ampleur irrésistible. Remarqué pour ses talents, Camilo devient vite capitaine et s’illustre comme chef de l’avant-garde de la première colonne, commandée par le Che. Ses exploits lui vaudront le surnom de “Señor de la Vanguardia“. Quand vient le moment de lancer plusieurs colonnes pour libérer le pays, Fidel Castro n’hésite pas. Il confie le commandement de la seconde à son proche camarade, Cienfuegos le libertaire. Les autres étant menées par Ernesto Guevara, Raoul Castro et Juan Almedia.
Les faits d’armes de Camilo, ses victoires, son audace, toujours en première ligne, sa générosité et son humour lui valent rapidement le respect et l’amour des Cubains. Sa modestie, son charme et ses origines humbles achèvent de séduire l’ensemble de l’île.

Pour beaucoup de ses contemporains, c’est cet engagement, cette témérité frisant souvent l’inconscience qui lui furent fatals. Quand un jour d’octobre ‘59, le 28, il monte à bord de son Cezna en piteux état, son pilote est tout comme lui épuisé, pour rallier la Havane qu’il n’atteindra jamais.
Il disparaît sans laisser de trace, ce malgré les recherches massives et nationales qui seront organisées.

Certains à Cuba et ailleurs y voient la main de la CIA, que cet anarchiste radical et son influence sur Castro, inquiétaient bien plus que Fidel lui-même. Ce dernier ne s’étant à ce moment pas encore allié au camp socialiste, ni déclaré communiste.
Les USA se méfiaient de Camilo, de Raoul et du Che mais pensèrent dans un premier temps qu’ils pourraient composer avec Castro, qui cherchait une troisième voie, non alignée. Ce qui explique qu’ils furent parmi les premiers à reconnaître le nouveau gouvernement. Le ton des premiers reportages ou interviews diffusés aux USA montre même un certain engouement pour le jeune et charismatique Fidel. Ce n’est qu’ensuite qu’ils réalisèrent leur erreur et tenteront de l’assassiner plus de 600 fois(2) sans succès et imposeront à la population entière divers embargos (toujours en cours) ou attaques militaires et terroristes.
Paradoxe, à la même époque le KGB se méfiait plutôt de Castro. Des témoignages indiquent que certains y redoutaient que Fidel ne soit un “aventurier bourgeois”, voire pire un libertaire et lui préféraient son frère Raoul, un marxiste labellisé.
Beaucoup ignorent qu’historiquement et contrairement aux anarchistes, le parti communiste cubain avait tardé à apporter un réel appui aux révolutionnaires du M26. Ce n’est que bien après la victoire et les premières rétorsions États-uniennes que Fidel déclarera le caractère socialiste de la révolution, et présidera le parti communiste remanié.

D’autres au contraire voient dans la disparition de Camilo, la main de Castro lui-même. Cienfuegos aurait refusé la condamnation d’un camarade, argumentent-ils. De plus sa popularité, supérieure à celle du Che et de Raoul, aurait inquiété les Castro, ajoutent-ils. (Faut-il s’étonner que ce soient les mêmes qui vous expliqueront que c’est le même Fidel qui “envoya Guevara à la mort” en Bolivie ?)

Ce scénario semble peu probable et trahit une méconnaissance de la situation qui prévalait alors. D’une part l’état des avions qu’utilisaient les commandants était réellement catastrophique, le ministre de l’aviation lui-même venait d’en faire l’expérience. Lors de la disparition de son avion c’est celui de Raoul Castro qui se portait à sa recherche qui disparaît à son tour, provoquant inquiétudes et recherches en cascades.
D’autre part Camilio était un soutien indéfectible et un allié politique trop précieux pour Fidel Castro, le poste de chef de l’état major de l’armée qu’il occupait en témoigne.

Il est un fait qu’après la victoire des divergences apparurent entre le pouvoir centralisé de Castro et les anarchistes. Mais les rapports que Camilo entretenait avec les frères Castro et le Che, ses discours, ses actes et écrits, semblent indiquer qu’il faisait probablement partie des libertaires qui firent le choix de poursuivre l’expérience révolutionnaire avec le M26. Tandis que les divergences deviendront désaccords, certains anarchistes entreront dans l’opposition puis rejoindront l’exil, d’autres participeront ou iront plus tard jusqu’à rallier le parti communiste et d’autres organisations issues de la révolution.

Aujourd’hui il existe toujours plusieurs courants libertaires Cubains, autant sur l’île qu’en dehors. De simples citoyens, membres ou non du parti, expriment de l’intérêt ou de la sympathie et plus pour les thèses anarchistes.Certains opposants déclarés et résidents, d’autres émigrés ou exilés s’en réclament, beaucoup de jeunes habitants des grandes villes cubaines aussi. Il s’agit souvent chez ces derniers d’une mode superficielle visant presque exclusivement les plus pâles, mêlant musique rock et attitude anti-autoritaire. Porter du noir et du cuir par plus de 30° à l’ombre peut forcer le respect, ou pas. D’autres poussent la réflexion et la démarche plus en avant et créent des collectifs artistiques ou autres. Les scènes hip-hop et reggaeton ne sont pas en reste -et souvent plus (im)pertinentes- en ce qui concerne la critique sociale.
Exceptionnellement cela débouche sur des accrochages très limités avec la police après un concert, ou à l’opposé sur le choix d’un groupe de jeunes musiciens de rock se déclarant anarchistes de passer plusieurs mois de travail volontaire aux champs “pour suivre l’exemple de révolutionnaires authentiques comme Camilo ou le Che”, sic.

Une analyse binaire ne suffit plus quand il s’agit d’aborder l’expérience cubaine.
Comme ailleurs ou ici même, il existe des opposants. Certains, très rares à présent et dont le statut exact est souvent discutable, sont toujours emprisonnés, par contre pas de disparition, de torture ou d’assassinat comme chez tant des “alliés” ou “protégés” de l’empire.
Si l’objectif des barbus et de Castro était réellement la dictature si chère aux médias occidentaux, pour quelles raisons auraient-ils pris les risques, insensés dans cette optique, d’abolir l’apartheid, d’alphabétiser, d’éduquer, de soigner ou encore d’armer le peuple ?!

Ces victoires indéniables de la révolution, comme la fin du racisme et du sexisme institutionnalisés, la santé et l’éducation pour tous, sont aussi celles des libertaires qui participèrent à la lutte et la victoire.
Si de nombreux aspects du système actuel sont à l’opposé de l’idée anarchiste, il est troublant de constater sur place combien l’esprit, le caractère cubain en est pourtant emprunt.
Dans l’esprit créatif et la mise en pratique du collectivisme vécu au quotidien, qui s’accomplit autant avec que sans l’aide l’État. Dans l’implication concrète des Cubains dans la chose politique, loin des clichés qui ont cours ici.

Camilo vivant aurait-il pu éviter cet énième divorce entre libertaires et communistes aux lendemains de la victoire, permettant à Cuba de trouver un équilibre entre le rouge et le noir ?
De rompre enfin cette funeste malédiction qui se répète depuis qu’un certain Marx expulsa les anarchistes de la première Internationale ?
Nombreux sont les Cubains qui se posent la question chaque 28 octobre en lançant une rose à la mer en hommage au “Señor de la Vanguardia“.

Pour conclure en dépassant le cas cubain. Face à l’offensive décomplexée que mène la réaction, la gauche, entendez : socialistes, syndicalistes et communistes sincères, ne gagnerait-elle pas à se ressourcer ou se radicaliser au contact vivifiant de ses camarades libertaires d’hier et d’aujourd’hui ?

I.Vergado




PS :

Publié le 31 octobre sur le site la Fourmi rouge

http://lafourmirouge.blogspot.fr


[1Membre de la première Internationale, proche de Marx jusqu’à l’exclusion des libertaires.