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Amère lecture d’ "Une résurgence anarchiste" de Tomas Ibáñez & Salvador Gurucharri

Fulano /16 juin 2012   

Réflexions - Culture


Il y a des livres qui laissent un goût amer au fur et à mesure de leur lecture. "Une résurgence anarchiste", de Tomas Ibanez & Salvador Gurucharri, fait partie de ceux-là.


Au delà des récits et analyses sur la dispersion des militants libertaires après 1939, des organisations dans l’exil, ce document met en lumière le poids des dissensions et des luttes internes pour le pouvoir comme sur le contrôle d’une organisation ayant une vocation à devenir "de masse".

Fin d’une "Défense Intérieure"

Après l’échec des tentatives de guérillas armées menées par Sabaté ou Facerías [1], des jeunes ayant grandi dans l’exil, aidés par des vétérans, cherchaient un nouveau cadre pour le Mouvement Libertaire pour renforcer la création de groupes dans la Péninsule, et privilégier l’action directe contre l’État fasciste. Ce cadre sera la "Défense Intérieure", un organisme soutenu par la CNT en 1961, et destiné à mener des actions armée en vue de réactiver le sens et le rôle prépondérant de l’action libertaire. Des membres des Jeunesses Libertaires et des vétérans, de la trempe de García Oliver [2] ou de Cipriano Mera [3] s’investiront dans la "DI".

Mais alors qu’elle se monte, la "Défense Intérieure" sera sabotée méthodiquement par la direction cénétiste du Mouvement Libertaire, entre les mains de personnages comme le funeste couple : Germinal Esgleas [4] et Federica Montseny, qui œuvre pour une normalisation totale de la CNT. Défaite par l’ "esgléisme" [5] la DI "patientera" pendant 10 ans en attendant que la mort – naturelle – du Caudillo mette fin à son exil "organique". Elle aussi "en attente", la CNT se mettra en retrait d’un syndicalisme réel.

L’héritage de la CNT espagnole aura donc été dilapidé par quelques dogmatiques puristes, préoccupés par leur opposition à la construction d’une CNT de combat.

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Germinal Esgleas et Federica Montseny

Amère victoire des "esgleistes"

Si le livre de Salvador Gurucharri [6] et Tomás Ibáñez [7] se borne aux années 60, en décrivant, avec force documents et références les heures sombres de la CNT espagnole en exil (y compris les groupes et leaders de Bordeaux, Marseille, Toulouse et celui, très influent de Paris), il permet d’éclairer les années noires qui vont suivre, mais cette fois du côté de sa petite sœur, la CNT française.

Après sa création en 1946, celle-ci va connaître un rapide déclin suivi d’une quasi disparition dans les années cinquante et soixante et il faudra attendre mai 1968 [8] pour que la CNT reprenne quelques couleurs et de la vigueur dans quelques grandes villes de France comme Toulouse, Bordeaux, Marseille ou à Paris.
Si le mouvement du "retour à la terre" des années 71-73 marqua une nouvelle pause dans la vie du syndicat, c’est à la fin des années 80 et 90 qu’elle se développera et trouvera son apogée dans les années 95-2000.


Il aura donc fallu environ 30 ans pour qu’elle retombe dans ses vieux démons et qu’on constate que, bien que morts, Federica Montseny et Germinal Esgleas avaient eu le temps de "faire des émules" et qu’un nouveau clan s’était recomposé, prônant à son tour un syndicalisme "pur et dur" avec son cortège de "certifications" ou de mises au ban. La CNT devra-elle attendre cette fois-ci la mort naturelle du capitalisme pour mettre fin au combat syndicaliste ?

Personne ne peut souhaiter un tel cas de figure…



PS :

1- "Une résurgence anarchiste" de Tomas Ibanez & Salvador Gurucharri / Éditeur : Acratie / mars 2012 / 374 p. /19.00 €

2- Une analyse complète du livre sur : http://acontretemps.org/spip.php?article320



[1Francisco Sabaté Llopart. Militant anarchiste connu sous le nom de « Quico » ou « Quico Sabaté ». Il fut une des principales figures avec José Luis Facerias de la guérilla anti-franquiste

[2Militant anarchiste et anarcho-syndicaliste catalan, activiste, combattant antifranquiste et ministre de la Justice du gouvernement républicain.

[3Après la dictature de Primo de Rivera, il se syndique à la CNT et y organise le syndicat du bâtiment de Madrid dont il sera le secrétaire. Il participe à la création des groupes de défense confédérés. En 1933, avec Durruti et Issac Puentes, il fait partie du comité révolutionnaire de Saragosse.
À lire "Cipriano Mera Sanz, 1897-1975" de Clément Magnier / éditions CNT-RP / Novembre 2011/ 231 p. / 15.00 €

[4Germinal Esgleas, anarchiste et anarcho-syndicaliste. Il occupe, avant et pendant la révolution, de nombreuses responsabilités dans l’organisation et sera vice-secrétaire, puis secrétaire général de la CNT. Réfugié en France après la victoire du franquisme, il y poursuit son militantisme. À la libération, il prend part à la reconstruction du mouvement anarchiste et sera secrétaire de l’AIT. Compagnon de Federica Montseny : intellectuelle, grandes figures de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme, première femme ministre de la Santé entre 1936 et 1937, sous la seconde République espagnole.
Tous deux furent les représentants d’une CNT "orthodoxe" prônant le "purisme" anarchiste.

(Plus d’infos : Angel HERRERÍN LÓPEZ, "La CNT durante el franquismo Clandestinidad y exilio 1939-1975. (Siglo Veintiuno, Madrid, 2004)", http://acontretemps.org/spip.php?article66, dont la note N°7, le MONDE diplomatique - janvier 2009)

[5Le principal apport de Germinal Esgleas (1903-1981) à la cause libertaire espagnole aura été d’avoir réussi à forger, à partir de sa pratique bureaucratique, le néologisme « esgléisme » qui, dans la bouche de ses nombreux opposants, désignait une variante d’immobilisme habillée de démagogie puriste.

[6Fils des militants libertaires Felix Gurucharri et Josefina Ochoa, Salvador Gurucharri Ochoa était membre au début des années 1960 de la Fédération Ibérique des jeunesses Libertaires (FIJL) et participa à cette époque à la campagne d’attentats et d’actions menées contre les intêrets franquistes en Espagne et dans divers pays européens. Lié à Luis Edo et à Octavio Alberola, il fut arrêté en France le 11 septembre 1963 lors d’une rafle déclenchée contre la FIJL.

Dans les années 1970 il était réfugié en Belgique où il gérait une librairie et participait au groupe d’éditions La Hormiga (Paris, 1971-1975). Après la mort de Franco il s’installait à Barcelone et militait à la CNT. Suite aux divers conflits internes, il adhéra au secteur dit défédéré de Barcelone et fut le directeur de son organe Solidaridad Obrera (Barcelone) de 19996 à 1999.

[7Après avoir participé au Mouvement du 22-Mars dans sa phase parisienne, en compagnie, entre autres, de Jean-Pierre Duteuil et Dany Cohn-Bendit, il quitte la France pour prendre part à la lutte contre le franquisme depuis « l’intérieur », dans les rangs des libertaires catalans.

[8En 1967, des "esgléistes" rencontrèrent des situationnistes, sans suite…